Samedi 6 août 2011 6 06 /08 /Août /2011 03:07

 

 

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 Rokudenashi, Yoshishige Yoshida, 1960

 

 

Je me sens très rokudenashi aujourd’hui. C'est-à-dire « bon-à-rien » en japonais. Cela convoie une image de ratage avant d’avoir essayé, ou faute d’avoir essayé. Et puis une idée de jeunesse gâchée aussi. Dépensée par poignées quand il fallait la retenir, la conserver précieusement, comme la flamme dans le temple.

Rokudensashi, un film de Yoshida. Un film de 1960 sur la jeunesse figée, décadente, parasite.  Yoshida avait 25 ans, quand Shochiku, le Warner Bros japonais[1], lui commanda un film qui traite « de la jeunesse ». Il a tenu à écrire le scénario lui-même. Ils sont précoces, les réalisateurs japonais ; Ozu avait 24 ans pour son premier film. Rokudensashi, ce sont trois jeunes japonais qui mènent cette existence de bons-à-rien. C'est-à-dire que l’un d’entre eux dépend de son riche papa et que les deux autres jouent les sangsues. Jun, le bon larron, se déteste au fond d’être une sangsue, Morishita, le mauvais larron, use et abuse. Tous trois cyniques et lucides.

Encore, les sangsues font quelque chose, elles profitent. Mais le fils à papa, Akiyama, est l’indolence la plus parfaite : même lorsqu’il est à la plage, il ne va pas se baigner, mais préfère végéter dans un transat. Il conduit une Cadillac, il porte des petits costumes en lin blanc et des petites cravates impeccables. Il loue une grande maison à Hayama pour l’été, qui ouvre sur la Baie de Sagami. Comme c’est beau la Baie de Sagami, la plage immense est faite pour être filmée en noir et blanc.  

Les pauvres sangsues rêvent d’Amérique et envient le riche fils à papa qui pourrait y partir, s’il voulait. S’il voulait… Mais c’est bien ça le problème : il ne veut rien. En même temps, il sait que cette oisiveté de jeunesse va devoir prendre fin et que ce sera la fin de sa jeunesse, justement. La secrétaire du riche papa, Ikuko, campe la fille sérieuse et méritante qui travaille. Elle est déjà intégrée au corps immense de ces Japonais dociles qui, en ce début des années 1960, font la prospérité du pays. A-t-elle jamais été jeune au fait?

La sangsue pénitente, Jun, semble s’y attacher. Ikuko veut pour Jun la même chose que ce qu’elle a voulu pour elle-même : un travail stable, un moyen honorable de gagner sa vie, une vie rangée, convenable, conforme. Mais à quoi bon ? Ikuko est tellement sage, suit tellement bien les règles, qu’elle n’est toujours pas mariée… Elle s’est ménagé cet espace de liberté personnelle, elle fait ce qu’on veut d’elle, mais elle ne se perpétuera pas. Est-ce Jun qu’elle tente de ramener dans le droit chemin ? On ne met pas aussi facilement la main sur un rokudenashi. Déception, amertume, flétrissure.

« -You've also become a common woman.

-I've always been a common woman. Relatively intelligent, relatively stupid, relatively good-for-nothing... A woman with whom everything is relative. »[2]

Enfin, ce n’est pas une histoire convenue, cela ne finit pas bien. C’est une histoire un peu irréelle, un peu flottante, le genre de sentiment qu’on éprouve en lisant les pages de l’Etranger, où, pour on ne sait trop quelle raison, l’inaction ambiante se condense sous l’effet du soleil et donne un coup de feu. Je me sens très rokudenashi aujourd’hui.



[1] Fondée par deux frères en 1895, donc avant la Warner américaine, cette société de production japonaise avait pour vocation de produire des pièces de théâtre traditionnel, kabuki, avant de produire des films. Elle eut un rôle important dans le développement du cinéma nuberu bagu, « nouvelle vague », au Japon. Oshima y fit notamment son début de carrière avant de devenir indépendant.  

[2] Sous-titrage anglais du film. Dialogue entre Ikuko et un collègue de travail.

Par Cassar de Malte - Publié dans : Cinéma
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Jeudi 28 avril 2011 4 28 /04 /Avr /2011 00:13

 

 

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Lumaluma, Homme serpent mythique, Australie 1963, Musée du Quai Branly

 

 

 

Avril à Paris, non loin de la tour Eiffel. Un groupe de jeunes Américains monte dans le train. Des lycéens avec leur professeur. Toutes les filles portent un mini-short en jeans. Le mini-short d’uniforme sans doute. Voyage de fin d’année en France. Je repense à mon propre voyage aux Etats-Unis. Petit groupe bruyant, excité, agité. Il faut comprendre : de si bon matin, avec tant de choses à voir, tant de choses à faire encore... Et puis on est à Paris tout de même ! La plupart d’entre eux n’ont probablement jamais quitté les Etats-Unis et ne reviendront jamais en France. J’entends l’une des filles dire en montant : « we’re the weirdos on the train »[1]. Une obsession ça : ne pas être « the weirdo », ne pas déparer, ne pas être ridicule en somme. Sauf qu’on est tous le « weirdo » de quelqu’un. L’apprendra-t-elle un jour ? Faut-il le lui souhaiter ? Aura-t-elle un jour à assumer sa « weirditude »? Se placer quelque part entre la négritude de Senghor et la bravitude de Mme Royal, sans doute. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir qu’elle est parfaitement accordée à toutes ses copines. Je souris pour moi-même.

 

Le professeur, une dame d’un certain âge, qui a du accompagner plusieurs générations d’étudiants, explique savamment que, dans le train français, le tarif augmente au fur et à mesure qu’on change de zone. A cet instant, je me demande si le prix du mini-short augmente au fur et à mesure qu’on le raccourci. Mais oui, comme le gruyère : « plus de trous, plus de goût » ; esthétique du vide. Tous le même accent, la même voix, les mêmes expressions, le même mini-short, les mêmes jambes nues à la peau très blanche... Leur vacarme matinal ne m’irrite pas, mais je n’arrive pas non plus à les trouver sympathiques. Je comprends tout ce qu’ils disent, je sais à quoi ressemble la vie qu’ils mènent chez eux, de l’autre côté de l’Atlantique, et pourtant... C’est comme deux mondes séparés, chacun dans une bulle parfaitement transparente, mais bien étanche. Cela me fait le même effet que de toucher la peau d’un lézard : c’est bien de la peau, mais elle est froide. Mais c’est peut-être moi le lézard en fait ? Oui, c'est ça, un lézard aborigène échappé du Quai Branly. J'assume ma « weirditude ».




[1] « C’est nous les gogols du train ! » Littéralement, « weirdo », nom dérivé de l’adjectif « weird », «désigne une personne « étrange », « bizarre », « qui dépare ». Je traduis comme je le fais parce que je remarque que l’anglais américain utilise le terme comme le français utilise les mots « débile », « gogol », « mongol » ou « triso ».

Par Cassar de Malte - Publié dans : Souvenirs
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Samedi 16 avril 2011 6 16 /04 /Avr /2011 23:42

 

 

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Gustav Klimt, Femme avec chapeau et boa de plumes, vers 1910


 

Une grande librairie parisienne, un soir d'hiver. Je flâne dans les rayons au sortir d’une journée chargée. J’appelle cela mon plaisir de cartographe : corriger sans cesse la grande mappemonde de la littérature que je constitue au fil de mes explorations. « Tiens, ce volume n’était pas ici la semaine dernière, et cet autre a disparu… Trop de succès, pas assez peut-être ? » Il y a des rayonnages qui sont, pour moi, terra incognita, d’autres, où rien ne me surprend plus guère... Je navigue à vue.


J’arrive à la littérature française. Une femme se trouve là, qui discute avec un tout jeune libraire. Elancée, fine, elle a de la grâce. Peau très blanche, pommettes hautes, nez bien droit, yeux pâles. Une Scandinave, j’en mettrais ma main à couper. Elle porte un manteau-cape gris-bleu, des bottes élégantes... Et cette magnifique chevelure argentée, qui retombe souplement sur ses épaules… « Silverräv », voila le mot qui me vient, « renard d’argent » en suédois. Suédoise ? C’est probable. Elle a environ quarante ans. Elle m’évoque un peu ma mère.


Je lui souris, elle me rend mon sourire, gracieusement. Je l’entends parler au jeune libraire. Un français impeccable, trop impeccable et qui ne coule pas comme on s'y attend. Elle est donc bien étrangère. Elle dit au garçon qu’elle veut « lire en français ». Elle veut des classiques, de la belle littérature. Il lui propose un Maupassant, il la conduit vers deux ou trois grands auteurs, un Zola… Je repense à Une Vie, que j’ai lu dans un train et qui m’a fait passer trois jours de la plus noire dépression. Toutes les nouvelles de Maupassant  m'ont fait cet effet. Je les ai  pourtant bues comme le héros de Road Dahl boit son thé, bien qu'il ait un arrière-goût d’amande amère[1]. C’est si bien écrit, il me faut lire la suite, mais comme je le paie cher après! Quel soulagement quand j’ai eu fini le dernier roman et la dernière nouvelle ! Plus de Maupassant dont je ne puisse plus détacher les yeux jusuqu'à la dernière ligne...


J’attends que le garçon la quitte pour m’adresser à elle :


« Excusez-moi, j'entends que vous cherchez des livres, peut-être pourrais-je vous aider ? »


« C’est très aimable à vous. Je cherche à lire en français… »


« Et on vous a conseillé Maupassant et Zola… Ce sont de grands auteurs... Mais, cest un peu triste. »


« Je me doute bien. Ce garçon est gentil, mais je vous ferais plus confiance. pour choisir.. Une femme, vous comprenez... »


Elle me fait confiance. Elle fait confiance à une femme. Première fois de ma vie sans doute que je ne me sens pas insultée de ce genre de remarque. Je l'amène vers Le Rouge et le noir, parce que je me souviens comment, à quinze ans, je sortais transformée de cette lecture. Stendhal me donnait envie de parler le plus beau français qui soit. Je ne lui dis pas cela. Elle retourne le livre et sur la quatrième de couverture, elle lit : « sans doute le meilleur roman de la littérature française ».


« Vous avez très bon goût, semble-t-il… »


« Votre français est remarquable. Vraiment. »


Elle sourit, elle proteste. Je poursuis :


« Mycket bättre än min svenska, tro mig. »[2]


Surprise. Surprise sur le beau visage du renard d’argent qui répond :


« Hur kunde du veta? Där har du lärt dig mitt språk? »[3]


Je parle sa langue ? Oh non... Non. Je fais comme pour tout : dilettantisme. Les films de Bergman, une vieille grammaire où j’ai posé les yeux, beaucoup d’allemand et un peu d’intuition. Mais voila ma récompense : échanger deux mots d’une langue que je ne connais pas avec un renard d'argent par une froide soirée d'hiver à Paris.




[1] Une nouvelle de Road Dahl, intitulée "The Landlady", parue dans le New Yorker en 1959 et qui se trouve être la première œuvre que j’aie lue - qu’on m’ait lu- en anglais. La logeuse sert à ses locataires un thé délicatement parfumé au cyanure, d'où cet arrière-goût d'amande amère ("tasted faintly of bitter almonds").

[2] "Bien meilleur que mon suédois, croyez-moi" [littéralement "crois-moi", car le vous ne s'emploie plus en suédois] 

[3] "Comment avez-vous su ? Où avez-vous appris ma langue ?"

Par Cassar de Malte - Publié dans : Souvenirs
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Vendredi 15 avril 2011 5 15 /04 /Avr /2011 02:06

 

 

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Johann Heinrich Füssli, Lady Macbeth somnambule, 1784

 

 

 


Toujours en lisant le journal de cette chère duchesse de Dino[1], je tombe sur un passage qui m’intrigue :


« Londres, 10 septembre 1831 - On me parle d’émeutes féminines ; il y a eu quinze cents de ces horribles créatures qui ont fait du train. La garde nationale, à cause de leur sexe, n’a pas voulu user de force ; heureusement que la pluie en a fait justice. »


« Emeutes féminines », cela veut tout dire. Il y a plus qu’un mépris de classe sous la plume de Dorothée. Elle qui se trouve bien au chaud dans son petit salon londonien, à user de ses petits doigts au clavecin sans doute... Mais de quoi s’agit-il ? Londres. Je pense aux suffragettes, tout en sachant pertinemment que ce n’est pas cela : encore quelques soixante dix ans avant que Mme Banks puisse agiter ses jupons... « Horribles créatures », je vois la Lady Macbeth de Füssli brandir sa torche, les yeux exorbités : « En avant ! ». En avant qui ? Personne. Lady Macbeth n’est pas une Marianne guidant le peuple, elle a déjà bien assez de mal à se guider elle-même. Et les « horribles créatures » dont parle Dorothée ne sont pas des châtelaines, ce sont sans doute des « travailleuses ». La duchesse de Dino écrit de Londres, mais ce sont des nouvelles qu’on lui rapporte de Paris. Elle écrit le 10, les émeutes doivent dater de début septembre, voire de fin août. Je recherche donc une émeute datant de l’automne 1831, impliquant des femmes, et, vu l’époque, concernant soit le prix du pain, soit la condition ouvrière.


Je découvre, mentionnée dans un article historique[2], l’« émeute de la rue du Cadran » de septembre 1831. Voila donc mon affaire. Les découpeuses[3] de châles du Sentier manifestent contre les machines que l’on amène de Lyon et qui font en un seul jour l’ouvrage de plusieurs ouvrières. La révolte des Canuts avant l’heure[4]. Cinq jours d'émeute. On proteste contre la mécanique, contre le prix du pain, on s’échauffe, mais on est en septembre déjà, la pluie et le vent viennent refroidir tout cela. Le Paris révolutionnaire, c’est le Paris des mois d’été.


L’ « émeute des découpeuses », cela sonne vraiment bien tout de même. On comprendrait presque que Dorothée évoques ces « horribles créatures ». Seulement, ne lui en déplaise, un mois après l’émeute, la Gazette des Tribunaux rapporte :


« Jeunes et jolies pour la plupart, elles tenaient leurs yeux timidement baissés, se justifiaient en balbutiant et aucune d’elles ne nous présentait ces traits mâles et marqués, cette voix forte et enrouée, enfin cet ensemble de gestes, d’organes, de figure et de mouvements qui nous semblent devoir être le type constitutif de la femme-émeute. »[5]


Il y a donc un type de la  « femme-émeute ». La « femme-émeute » n’est pas une douce créature qui se mue en furie, c’est un genre poissonnière à la voix rauque, bien reconnaissable hors même ses transports militants. Une virago, comme on disait alors. Aujourd’hui, on associerait plus volontiers  cette description à l’argot américain « dyke », le type de la lesbienne camionneuse. Intéressant. Mais ce serait bien plus intéressant si, justement, les douces créatures n’étaient pas si douces que cela.

 

« Emeute en jupons, république en cornettes », résume la Gazette des Tribunaux. Sous la plume de Barthélémy, poète satirique, qui a rédigé une chronique en vers toute l'année 1831, on trouve même une ode à l’« L’Emeute du Cadran » :

 

« L’émeute ! encor ! hydre des carrefours,

Que le galop disperse et qui renaît toujours !

Cette fois elle abdique une mâle origine,

Ses cris sont plus aigus, c’est l’émeute androgyne ;

Aussi pour sa bannière elle déploie un schall[6] :

Soudain Périer[7] suivi du nouveau maréchal[8],

Appelle auprès de lui, pour faire la campagne,

Tourton, le fournisseur de la guerre d’Espagne ;

Et le noble trio, tout radieux d’orgueil,

A terrassé le monstre au quartier Montorgueil.

Ce n’étaient plus ici des bandes aveuglées :

Ils avaient tous affaire à des troupes réglées ;

Et ce n’est point aisé, dans ce péril pressant,

D’arrêter à tout pris l’effusion du sang.

Il ne fallait rien moins que ce ministre équestre

Pour refouler d’un mot cette émeute au séquestre

Elle a fui ; ses longs cris n’éclatent plus dans l’air,

Et pour se réchauffer elle attend cet hiver. »[9]

 

Le quartier de Montorgueuil, voila où l’on doit trouver cette fameuse rue du Cadran. La Bourse, les Halles, cela me rappelle mon père. Il me manque, mon père. Mais je m’égare. Les vers de Barthélémy ne sont pas ceux d’Hugo certes, mais c’est tout de même très honorable. Et Hugo ? Il se trouve qu’il a lui aussi quelque chose à dire sur le sujet. Il y a, comme toujours sous sa plume, ces mots merveilleux :

 

« Rien n'est plus extraordinaire que le premier fourmillement d'une émeute. Tout éclate partout à la fois. Etait-ce prévu? Oui. Etait-ce préparé? Non. D'où cela sort-il? Des pavés. D'où cela tombe-t-il? Des nues. Ici l'insurrection a le caractère d'un complot; là d'une improvisation. Le premier venu s'empare d'un courant de la foule et le mène où il veut. Début plein d'épouvante où se mêle une sorte de gaîté formidable. Ce sont d'abord des clameurs, les magasins se ferment, les étalages des marchands disparaissent; puis des coups de feu isolés; des gens s'enfuient; des coups de crosse heurtent les portes cochères; on entend les servantes rire dans les cours des maisons et dire: Il va y avoir du train! »[10]

 

« Il va y avoir du train », la même expression que celle de Dorothée, « Faire du train ». Un passage par mon petit Littré s’impose. Je ne trouve pas tout de suite d’ailleurs : il n’y a pas moins de vingt-et-une entrées pour le mot train. « Faire du train, faire le train, gronder, se fâcher », ce n’est guère que la quinzième. Nous avons conservé en français contemporain le « train de vie » et « mener grand train », mais nous avons oublié « faire du train ». Dommage. Continuons la lecture d’Hugo :

 

« Rue Saint-Pierre-Montmartre, des hommes aux bras nus promenaient un drapeau noir où on lisait ces mots en lettres blanches: République ou la mort. Rue des Jeûneurs, rue du Cadran, rue Montorgueil, rue Mandar, apparaissaient des groupes agitant des drapeaux sur lesquels on distinguait des lettres d'or, le mot section avec un numéro. Un de ces drapeaux était rouge et bleu avec un imperceptible entre-deux blanc. »[11]

 

Rue des Jeûneurs, près de la Bourse, rue Mandar, plus au sud, perpendiculaire à la rue de Montorgueil qui descend vers les Halles. Je vois. En revanche, la rue du Cadran n’apparait sur aucun plan. C'est très important la rue du Cadran! Cela le devient ce soir où je devrais être en train de faire autre chose, bien entendu.

 

Je cherche donc une rue entre la Bourse et les Halles. Une rue renommée sans doute, ou effacée, fusionnée avec une autre. Il ne me reste plus qu'à explorer, dans la liste des rues du 2ème arrondissement, celles qui ne pouvaient porter leur nom actuel en 1831. Rue du Quatre-Septembre ? Bonne candidate, cela nous amène au 4 septembre 1870. Sauf qu’elle s'appelait auparavant « rue du Dix-Décembre », jour de l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la Présidence de la République. Evidemment, j’aurais du y penser... Très méchant pour Louis-Napoléon, d’ailleurs. La République avait été proclamée au lendemain de Sedan, il a fallu en plus qu’on débaptisât sa rue. Quid du café du Cadran ? Le café où officiait le serveur Papillon, à qui l’on doit notre « minute Papillon !» Je le trouve à l’angle des rues Danou et Louis-le-Grand, mais de rue du Cadran, point de trace.

 

Je reprends le texte d’Hugo. Rue des Jeûneurs, je m'imagine des pénitents. Tiens, une grande procession comme celle de la Semaine Sainte à Séville. Nous sommes en Carême après tout... Les « Jeûneurs » sont fort joyeux d’ailleurs : je vois au passage qu’il s'agit d'une altération des « Jeux-Neufs », les jeux de boules auxquels s’essayait le XVIIème siècle sur l'ancien chemin de ronde de l’enceinte Louis XIII. Comme les apparences sont trompeuses parfois... Et Montorgueil ? « Orgueil », les lecteurs d’Hugo le savent, c'est l’ancien nom du « cric » dont se servent les ouvriers. Cet orgueil -ci doit être une conscience de classe qui s’élève...

 

Je trouverai! Mais pourquoi est-ce que je cherche au juste? Laissons cette question en suspens. Cadran, il y avait sûrement un cadran solaire... Le plus simple évidemment serait de chercher dans un dictionnaire des rues de l’époque. Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Parce que c’est trop simple et que quitte à perdre du temps... Enfin, je veux ma réponse et je la trouve tout de suite. Il suffisait de chercher au bon endroit.  La rue du Cadran a d’abord été la ruelle des Aigouts, puis  la rue du Bout-du-Monde, cela ne s’invente pas. « En 1807, les propriétaires  riverains demandèrent le changement de nom de Bout-du-Monde en celui du Cadran, parce qu'il existait un grand cadran dans cette rue. »[12]


Le dictionnaire, de 1844, ne me dit pas quel est le nouveau nom de cette rue, mais il me laisse quelques indices. « Commence aux rues de Montorgueuil, n°77, et des Petits-Carreaux, n°1; finit à la rue Montmartre, n°88 bis et 90. 3e arrondissement, quartier Montmartre. » Ce doit être la rue Léopold Bellan. Et apparemment, il s’agit du nom d’un conseiller municipal qui aurait été adopté en 1937. Pourquoi, après 130 ans de cadran, a-t-il a fallu que cette rue change de nom ? Qui sait, j’aurais peut-être la réponse un jour ? Il y a quelque temps, alors que mon train s’arrêtait à la station Henri-Martin[13], un jeune homme a signalé à son voisin, le plus naturellement du monde, qu’Henri Martin était son aïeul.


En voila une rue bien extraordinaire : elle commence ruelle, avec un nom d’égout, elle est ensuite rue du bout du monde, pour finir avec le nom d’un illustre inconnu. La rue la plus banale de tout Paris sans doute. Tout cela à cause des émeutières de 1831, les découpeuses du Bout du monde, les suffragettes des Aigouts, les pénitentes du Cadran... Si Dorothée avait su que trois lignes de sa main feraient couler autant d’encre... Elle aurait été atterrée, sans doute.

 

Atterrée, comme Elisabeth qui m’observe depuis un moment. « Mais qu’est-ce que tu fais ? », ce qui sous-entend : « je croyais que tu devais travailler ». Evidement, elle me voit avec tous ces vieux livres : Les Misérables, Le Littré, un plan de Paris, les Mémoires de la Duchesse de Dino... Elle sait bien que je ne suis pas en train de travailler. Moi aussi, je croyais que je devais travailler, ma chère. La rue du Cadran en a décidé autrement... L’heure tourne.



[1] La Duchesse de Dino, née Dorothée de Courlande, est la nièce par alliance de Talleyrand. Elle fut très au fait des affaires européennes, rencontrant et correspondant le plus naturellement du monde avec tous les intellectuels et toutes les têtes couronnées. In Duchesse de Dino, Chronique de 1831 à 1862, Volume I : 1831-1835, Plon, Paris, 1840

[2] Michelle Perrot, « Femmes et machines au XIXème siècle » in Romantisme, 1983, Vol. 13, No. 41, p. 15-18

[3] « On nomme, chez les Gaziers et les Fabricants de châles, Découpeuse, Celle qui coupe les fils remplissant les intervalles qui se forment entre les fleurs en fabriquant. » Article « Découpeuse » in Nouveau Dictionnaire François, composé sur le Dictionnaire de l'Académie Françoise, enrichi de grand nombre de mots adoptés dans notre langue depuis quelques années, et dans lequel on a refondu tous les suppléments qui ont paru jusqu'à présent, Volume 2 , Jean-Baptiste Delamollière, 1836

[4] N’est-il pas significatif que la révolte des Canuts ait justement eu lieu en novembre 1831, soit deux mois après l’émeute de la rue du Cadran ?

[5] Gazette des Tribunaux, 12 octobre 1831 cité in Michelle Perrot, « Femmes et machines au XIXème siècle » in Romantisme, 1983, Vol. 13, No. 41, p. 15-18

[6] Orthographe particulière du mot « châle » que l’on retrouve dans plusieurs écrits des années 1830-1840. Après tout le mot est d’origine persane...

[7] Casimir Périer, Président du Conseil à partir de mars 1831 jusqu’à sa mort des suites du choléra en 1832. Il était d’ailleurs en correspondance avec la duchesse de Dino.

[8] Le maréchal Soult, qui succéda à Périer en 1832. Enfin, je me demande quand même, parce que ce maréchal d’Empire n’a rien de « nouveau ».

[9] Auguste Marseille Barthélémy, Némésis, Volume I, 4eme édition, Perrotin éditeur, 1835, p.331-332

[10] Les Misérables, X, Quatrième partie - L'idylle rue Plumet et l'épopée rue Saint-Denis, 1832

[11] Ibidem

[12] Félix Lazare, Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments, 1844

[13] Historien et maire du XVIème arrondissement.

Par Cassar de Malte - Publié dans : Pensées du 365ème jour
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Dimanche 10 avril 2011 7 10 /04 /Avr /2011 00:53

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Wilhelm Kempff

Portrait au crayon gris

(2007)


 

 

Chaude soirée du mois de juillet, je suis à mon bureau. J'écoute distraitement quelques pianistes interpréter le même morceau. La Sonate au clair de lune, premier mouvement, adagio sostenuto. Probablement la pièce pour piano que j’ai le plus souvent entendue. Distraitement. L’interprète change. J’entraperçois un pianiste derrière son Steinway, encore. Je vaque à mes occupations. Premières mesures. Ah ! Mais c’est que ces premières mesures ont quelque chose de très particulier. Celui-ci n’est pas comme les autres. Je prête l’oreille, cela sonne... comment dire ? Très juste ? C’est exactement ça. C’est cela que j’attendais depuis des années. Comment, quatre ou cinq mesures de cette pièce que j’ai entendue tant de fois et je sais ? A peine quelques minutes à l’écouter jouer et je comprends ?


Le pianiste n’est autre que Wilhelm Kempff, que j’avais ignoré jusqu’ici. J’aime les personnalités exceptionnelles, les interprètes remarquables, les Cziffra, Gould, Lipatti et autres Michelangeli... Qu’on les aime ou qu’on les déteste, ils ne passent pas inaperçus. Entendre Cziffra jouer les Rhapsodies hongroises est un éblouissement. Seulement là, c’est autre chose. Kempff, j’aurais voulu l’avoir pour ami. Ce soir là, il m’a tendu la main. Qu’il est beau et qu’il est doux d’avoir un ami... Le mot le plus juste, est celui de Sibelius qui disait qu’il jouait non pas comme un pianiste, mais comme un être humain. Quelle profonde sympathie et quelle profonde humanité dans cette musique! Ce soir là, comme j’avais un crayon gris à portée de main, j’ai commencé à dessiner...

 


 

Par #21164 - Publié dans : Art
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