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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 00:06






Je retranscris ici un mémorable dialogue du film Les Enfants du Paradis (1945) de Marcel Carné.


Garance, l’insaisissable Garance, qui tient autant de Carmen, que d’Esméralda, fait donc face avec une charmante insouciance à l’assassin Lacenaire. Insouciance, mais pas naïveté. Que voulez-vous, Mlle garance s’ennui ! Et ce Lacenaire est un personnage de tragi-comédie, alors elle prend place au « paradis », la loge du pauvre au théâtre, et elle le regarde étaler froidement sa haine. Le théâtre dans le théâtre. Monsieur Lacenaire quant à lui, Pierre-François pour les intimes, c'est-à-dire pour très peu de monde, est on ne peut plus réel. Qui finira sur l’échafaud, non sans penser réécrire Le Dernier jour d’un condamné. Monsieur a de l’ambition. De l’orgueil aussi, une montagne d’orgueil. Mais, on lui pardonne, pourvu qu’il continue à dialoguer avec Mlle Garance…Qu’on profite encore du phrasé, de la carrure de Pierre-François qui a le profil de l’échafaud et de la candeur coupable de Garance.

 

 

 

Lacenaire :

- Déjà sortie du puits mon ange et ma douceur ?

 

Garance :

-Le puits ? Oh ! N’en parlons plus, c’est fini et la vérité aussi…

 

Lacenaire :

-Déjà ?

 

Garance :

-Oui. La clientèle devenait trop difficile.

Vous comprenez, la vérité jusqu’aux épaules… Ils étaient déçus.

 

Lacenaire :

-Bien sûr ces braves gens désiraient d’avantage. Rien que la vérité et toute la vérité. Comme je les comprends, le costume doit vous aller à ravir.

 

Garance :

-Peut-être, mais c’est toujours le même.

 

Lacenaire :

-Quelle modestie et quelle pudeur !

 

Garance :

-Oh ! Ce n’est pas ça, mais ils sont vraiment trop laids

 

Lacenaire :

-Ah ! C’est vrai qu’ils sont laids. Comme j’aimerais en supprimer le plus possible.


Garance :

-Toujours cruel Pierre-François ?

 

Lacenaire :

-Je ne suis pas cruel, je suis logique. Depuis longtemps j’ai déclaré la guerre à la société.

 

Garance :

-Et vous avez tué beaucoup de monde ces temps-ci Pierre-François ?

 

Lacenaire :

-Non mon ange, voyez : aucune trace de sang, seulement quelques tâches d’encre. Mais rassurez vous je prépare quelque chose d’extraordinaire.

Vous avez tort de sourire Garance, je vous assure. Je ne suis pas un homme comme les autres, mon cœur ne bat pas comme le leur. Vous entendez ? Absolument pas.

Avez-vous déjà été humiliée Garance ?

 

Garance :

-Non, jamais.

 

Lacenaire :

-Moi non plus. Mais ils ont essayé, c’est déjà trop pour un homme comme moi.

Quand j'étais enfant, j'étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres... "Ils" ne me l'ont pas pardonné, ils voulaient que je sois comme eux, que je dise comme eux. Levez la tête Pierre-François... regardez-moi... baissez les yeux... Et ils m'ont meublé l'esprit de force, avec des livres... de vieux livres… Tant de poussière dans une tête d'enfant ? Belle jeunesse, vraiment ! Ma mère, ma digne mère, qui préférait mon imbécile de frère et mon directeur de conscience qui me répétait sans cesse : "Vous êtes trop fier, Pierre-François, il faut rentrer en vous-même ! Alors je suis rentré en moi-même... je n'ai jamais pu en sortir ! Les imprudents ! Me laisser tout seul avec moi-même... et ils me défendaient les mauvaises fréquentations... Quelle inconséquence ! Mais quelle prodigieuse destinée ! N’aimer personne, n’être aimé de personne, être libre. C’est vrai que je n’aime personne, pas même vous Garance. Et pourtant, mon ange, vous êtes la seule femme que je n’ai jamais approchée sans haine ni mépris.

 

Garance :

-Je ne vous aime pas non plus Pierre-François.

 

Lacenaire :

-C’est fort heureux. Mais, pourquoi venez vous me voir tous les jours ? Est-ce parce que je ne vous ai pas demandé ce que tous les hommes sans aucun doute vous demandent ?

 

Garance :

-Non.

 

Lacenaire :

-Je sais, vous n’êtes pas coquette. Alors pourquoi ?

 

Garance :

-Parce que je m’ennuis.

 

Lacenaire :

-Je vous amuse peut-être ?

 

Garance :

-Oui, vous parlez tout le temps, on se croirait au théâtre. Ca distrait, et puis c’est reposant.

 

Lacenaire :

-Vous ne me prenez pas au sérieux. Si j’étais vaniteux, je serai blessé jusqu’à l’os. Mais, je n’ai pas de vanité. Je n’ai que de l’orgueil. Et je suis sûr de moi, absolument sûr. Petit voleur par nécessité, assassin par vocation, ma route est toute tracée, mon chemin tout droit. Et je marcherai la tête haute. Jusqu’à ce qu’elle tombe. Dans le panier. Naturellement. D’ailleurs, mon père me l’a si souvent dit : Pierre-François, vous finirez sur l’échafaud.

 

 



[1] Il faut noter que les acteurs ne sont pas fidèles à la lettre aux dialogues de, ceci n’es donc pas totalement conforme au manuscrit de Prévert. Signalons l'excellent article "Le XIXème siècle et les dialogues de jacques Prévert" par Danièle Gasiglia-Laster.
URL  :http://www.marcel-carne.com/equipecarne/prevert/lesenfantsduparadis_gasiglia-laster.html

 

[1]. Arletty (1898-1992) y donne la réplique à Marcel Herrand (1897-1953).

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Published by Marie-Virginie - dans Cinéma
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commentaires

Aend 11/04/2009 00:24

Tu sais ce que ça me rappel?
l'étranger d'albert camus!
aussi bien dans certaines répliques que dans la notion d'échaffaud!
ah là là...
Il faudra que je vois ce film!!

L'orange Maltaise

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  • : « Il pourrait se trouver, parmi [mes lecteurs] quelqu’un de plus ingénieux ou de plus indulgent, qui prendra en me lisant ma défense contre moi-même. C’est à ce lecteur bienveillant, inconnu et peut-être introuvable, que j’offre le travail que je vais entreprendre. Je lui confie ma cause ; je le remercie d’avance de se charger de la défendre ; elle pourra paraître mauvaise à bien du monde ! » (Mémoires de la Duchesse de Dino, 1831)
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