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16 mai 2009 6 16 /05 /mai /2009 13:40


 


Le sens. Tout le monde est à la recherche du sens. Le bonheur y est subordonné.

Or, comme le disait Pascal dans une de ses formules bien senties : « tous les hommes recherchent d’être heureux cela est sans exception […] jusqu’à ceux qui vont se pendre ». Certains trouvent du sens dans ce qu’ils appellent « leurs racines », ce que j’appelle la recherche du sens dans le passé ou dans le passif, merci à la langue française de lier ainsi les deux mots. D’autres dans ce qu’ils appellent « leur futur », ce qui est aussi une recherche du sens dans « l’action », - je dirais bien « l’actif », si ça ne sonnait aussi mal -. Et à cela, comme un lierre, est agrégé un immense vecteur de sens : la religion, qui est passé et présent et même au-delà.

           

Dieu sait à quelles folies cette recherche de sens peut mener. La raison tient en un mot : égoïsme. Je dis cela sans jugement. « Egoïsme » sonne comme une volonté conquérante d’oublier autrui : l’« égoïsme » dont je parle, c’est l’oubli. C’est tellement facile d’oublier autrui, d’oublier qu’il est comme nous, qu’il sent aussi et souffre aussi. Rousseau nous dirait que notre recherche de sens devrait s’arrêter ou commence la liberté d’autrui dans sa propre recherche. Hannah Arendt nous dirait que c’est abdication de notre pensée éthique qui est à redouter, non pas dans la recherche de sens, mais dans la découverte d’une voie à suivre.  Je dis humblement : n’oublions pas autrui.

                                                                                                         

Le sens dans les racines qui sont à la fois passé et passif, pourquoi pas ? Pourquoi pas s’identifier à morceau de terre qui sera aussi content de nous servir de linceul qu’il l’a été de nous servir de berceau. Pourquoi pas se reconnaître dans une « nation », une culture, une langue… Toutes les chansons « nationalistes » sont belles, entraînantes, empreintes de fierté, elles réchauffent le cœur. Et puis, il y a la noblesse des « causes perdues ». Je dis bien  causes « perdues », comme « perdues d’avance » mais aussi « perdues » comme dans Les Aventuriers de l’arche perdue. Les causes à « déterrer » à « excaver », ce que j’appelle « l’invention du passé ». Il y a aussi le plaisir de critiquer son époque « dépravée », de se sentir différent, au-dessus du lot et enfin, de se sentir unis à ses frères d’opinion.

 

La plus part des nationalismes sont de joyeux syncrétismes. Peut-on mélanger Léon Degrelle, le Maréchal Pétain, Augusto Pinochet et tant d’autres figures réunies sous cette même bannière : « ils ont aimé leur pays » ? « Ils ont aimé », pour un peu on entendrait Lamartine. Mais il y a tellement de façons d’aimer, demandez aux tueurs d’enfants. Peut-on mélanger les mythes celtes, les vestiges de l’occupation romaine, le catholicisme et tout ce qui a daigné fouler une terre au cours de l’histoire et qui tire sa valeur de son antiquité ? Les « causes perdues » sont manipulées par certains, qui en plus d’en faire l’objet qui les dispense de chercher plus loin le sens, en font leur pain quotidien. Pas de mal à cela. On est content d’être manipulés, de servir la Cause. Que ferait-on sinon ?

 

Petit cas particulier de la recherche du sens dans le passif : le sens du sang, l’aristocratie, ou en un sens plus général, la classe, la caste. Nous perpétuons tous plus ou moins quelque chose de nos « racines ». Le supporter d’Arsenal perpétue son club comme l’a sans doute fait son père. Le Breton transmet l’amour de la Bretagne. Et que transmet l’aristocrate ? La grande question. Il est censé transmettre quelque chose, c’est déjà tout. L’homme du commun transmet gentiment ce qu’il peut, pour peu qu’il soit intellectuel, il transmet une vision structurée du monde et de la culture, pour peu qu’il soit croyant, sa religion. Mais l’aristocrate doit se perpétuer, bien plus que l’homme du commun. Il vous dira bien volontiers que ce qui compte, « c’est l’aristocratie du cœur », mais vous n’épouserez pas sa fille. D’un point de vue purement eugéniste « it makes sense », comme disent les Anglais. Préserver un certain degré de pureté, la « race ». C’est une idée nazie, qui a assez bien fonctionné dans les Lebensborn, ces haras où l’on faisait s’accoupler les dignes représentants de la race aryenne. Seulement l’aristocratie s’y prend horriblement mal et les Nazis n’avaient pas les outils. Il faudrait une étude attentive des gènes. Et non, on se contente de marier des cousins pour des raisons d’alliances de rang et de pouvoir.  Et on en vient à la consanguinité, à l’idiot des « grandes familles », au mal de Hesse. Qu’est-ce que l’aristocrate ? C’est celui dont un ascendant a été anobli. Je ne dis pas « a réalisé un exploit ». Il y a tant de manières d’être anobli. Amusant comme cet ancêtre « remarquable » prend de l’importance, comme son souvenir survit à celui de ses pères, de ses cousins, et des génitrices de la famille. Hélas, les cancres aux parents brillants en ont fait la douloureuse expérience, un « remarquable » ascendant ne garanti rien quand aux descendants. Sauf la déception. Bien sûr. Ais-je dit déception ? Je pensais peut-être à l’anglais deception, qui signifie tromperie. Une vaste mascarade.

 

Je crois qu’il existe des aristocrates remarquables, parce qu’il existe des hommes et des femmes remarquables. Des hommes et des femmes qui comprennent pleinement qu’ils sont nées avec un appendice en plus, une particule, tout comme ils auraient pu naître avec un doigt en plus à quelques kilomètres de Tchernobyl. Des gens lucides voilà tout, ou des gens très aimants. Les grandes qualités de cœur évitent bien des pièges de la bêtise, dont celui de se sentir supérieur.

 

Reste bien évidemment à différencier les « vrais aristocrates » des « faux aristocrates ». Tâche à laquelle certains s’attachent, fort élégamment, s’éparpillant en infinies variations sur les quartiers, la légitimité, le rang et les titres. Voltaire s’en est déjà amusé dans son Candide avec les quatre-vingt dix-neuf quartiers de noblesse de la belle Cunégonde. C’est fort plaisant, ce qui était risible à l’époque s’est bonifié avec le temps, comme le bon vin. Noblesse de l’Ancien Régime, noblesse de robe, noblesse d’Empire, quartiers dilués par les alliances avec la bourgeoisie… Combien de familles nobles peuvent se dire nobles ? Je ne fais même pas allusion à l’intervention des valets de cuisine pouvant à l’occasion seconder les maris trop occupés par le jeu ou la chasse des filles de cuisine. Il faut être aveugle pour ne pas voir le sourire de Beaumarchais.

 

Mais je ne critique pas cela. Il faut des classes dirigeantes, toute société a sa hiérarchie, et, elle se perpétue, c’est humain. Au détriment des autres, c’est trop humain. Pensons l’aristocratie en un sens large. Une hiérarchie fondée sur le pouvoir et l’argent, Talleyrand et Fouché, le vice appuyé sur le crime, ou est-ce l’inverse ? Elle surgit immanquablement dans les sociétés neuves, comme celle des Etats-Unis : l’aristocrate c’est le riche, le nouveau riche au début, puis le riche d’ancienne extraction. Il ne suffit plus d’être riche bientôt, il faut « servir la communauté », payer l’arbre de noël géant qui illumine New-York, c’est Rockefeller, être mécène, c’est Guggenheim. Dans nos « vieilles » sociétés européennes, qu’on supprime l’aristocratie et une autre surgit. Hydre aux mille têtes, si je puis dire. C’est le constat du pauvre Marat, qui trouvait son sens dans la Révolution : « Qu’aurons-nous gagné à détruire l’aristocratie des nobles si elle est remplacée par l’aristocratie des riches ? ». Il haïssait les aristocrates, mais comme il pouvait aussi haïr les bourgeois ! L’aristocratie, encore, avait une certaine tenue, une « étiquette », certes superficielle, mais comme un décor de théâtre, elle avait de la grandeur. La bourgeoisie, c’est Mme Sans-gêne. Je ne peux m’empêcher de proposer une petite mise en parallèle entre Le Vitrail d’Hérédia et Bourgeois de Paris de Dostoïevski, un des rares auteurs qui réussisse à me faire éclater de rire. Le premier réussit à concentrer toute la noblesse, la beauté et l’élévation de l’aristocratie fantasmée en quelques vers :

« Cette verrière a vu dames et hauts barons

Etincelants d'azur, d'or, de flamme et de nacre,
Incliner, sous la dextre auguste qui consacre,
L'orgueil de leurs cimiers et de leurs chaperons ; »

 

Le second croque littéralement son bourgeois :

 

« En général, le bourgeois est loin d’être un idiot, mais il a l’esprit comme un peu court, pour ainsi dire — par extraits. Il garde en réserve une quantité incroyable de conceptions toutes faites, comme autant de bûches pour l’hiver, et il a sérieusement l’intention de vivre avec pendant au moins mille ans ».

 

Mais le bourgeois n’est pas si différent en fait. Il se marrie selon la « loi de l’égalité des poches », comme l’aristocrate se mariait selon la loi de l’égalité du rang et dans une large mesure, de la fortune, toujours, le pouvoir et l’argent cherchent à se perpétuer. Je pourrais présenter une aristocratie dégoûtante corrompue et consanguine et la confronter à l’honnête bourgeois avec sa tendre femme et ses doux enfants. Qu’est-ce qui serait le plus vrai ? Tout ceci pour dire que l’ordre de la société est immuable en ce sens que tous ne peuvent diriger et qu’une classe dirigeant succède immanquablement à celle que l’on supprime. Les lois sont injustes, que ce soit celles de l’Ancien ou du nouveau régime. Pour un Pascal, c’est là le signe de la persistance de l’haïssable « péché ». Mais qu’importe la cause de cet état de fait, ce qui compte c’est que « rien, suivant la seule raison n’est juste de soi ; tout branle avec les temps ; la coutume forme toute l’équité par cette seule raison qu’elle est reçue : c’est le fondement mystique de son autorité. Qui la ramènera à son principe l’anéanti ». Il en est de même de toute classe, caste ou domination. La coutume en est le fondement. Seule, peut-être, fait exception la domination d’un esprit génial sur les autres esprits de son temps.

 

Pas de progrès, mais une stabilité, désespérément plate et continue. Bonne nouvelle : notre époque n’est ni plus ni moins corrompue qu’une autre. Mauvaise nouvelle : nous allons rester à ce même niveau de stabilité jusqu’à ce que le dernier homme meure sur terre. Les actions remarquables sont toujours possibles à titre individuel, n’entrons pas dans un déterminisme. Mais considéré comme un tout, les sociétés humaines sont au même niveau. C’est un Juif qui le dit, pour lequel j’ai la plus grande révérence : le grand Moïse Mendelssohn, grand-père de Félix, le génial compositeur et chef d’orchestre. Il ne pouvait imaginer la Shoah. Et on me l’objectera fort intelligemment : est-ce qu’il n’y a pas là une discontinuité, un saut de la courbe vers des niveaux d’horreur jamais égalés ? Deux éléments à ma réponse. D’une part, on me passera les comparaisons tendant à déterminer si dans les tortures romaines, dans les supplices orientaux, ou dans les vulgaires massacres qui suivent le passage des soldats en pays conquis, il n’y a pas un degré égal d’horreur. D’autre part je dirais que jamais l’horreur n’avait été pensée, théorisée, et organisée ainsi. Jamais à cette échelle.  Il lui fallait l’ère industrielle, l’ambiance d’usine, le Zyklon B et les chemins de fer. On reconnaît donc la spécificité de l’horreur. Est-ce à dire que la courbe n’est pas encore continue ? La question reste ouverte.

 

A vrai dire je trouve cette idée que finalement en additionnant toutes les exactions et toutes les « bonnes » actions –avec toute l’ambiguïté du terme-, la somme est nulle ou du moins constante, utile et agréable. Utile et agréable, parce qu’il serait agréable dans un dîner mondain quand on entend « c’était mieux avant » de répondre : « comme le disait Moïse Mendelssohn... Vous connaissez, bien sûr. Vous n’avez rien contre ce grand penseur juif, bien sûr. » Notre frustré bien pensant ne s’opposera pas. J’ai dit dîner mondain, pas réunion nationaliste. Là il aurait fallut citer le Maréchal. Je m’abstiens, je ne froisse personne. Chacun donne du sens à sa vie comme il peut. Ce n’est pas à moi de juger, pourvu qu’on ne me juge pas et qu’on n’empiète pas sur ma liberté. Sustine et abstine, supporte et abstiens-toi. Mais je ne m’empêche pas de penser.

 

Que dire de ceux qui cherchent leur sens dans le futur ? La fuite en avant ? Cette attitude est l’apanage du savant fou et de l’homme d’affaire pressé. Il leur faut bâtir, créer, accumuler, amasser, laisser une trace. On a là une forme d’individualisme, qu’on ne retrouve pas chez les ceux qui cherchent du sens dans le passé. Ceux-là veulent perpétuer, préserver, protéger. Si un Nazi rêve d’un Reich de mille ans, ce n’est que pour rendre justice à ce qui est déjà, une race millénaire, la race aryenne. Mais tous sont toujours tentés de suivre les rails de leur cause. Sans mauvais jeux de mots, pour certains cadres pressés suivre les rails peut atteindre une dimension très prosaïque. On cherche du sens pour s’empêcher d’avoir à en chercher. De même qu’on cherche à satisfaire son désir pour ne plus avoir à désirer. Peut-être que l’on oubli que c’est la recherche elle-même qui est intéressante.

 

Certes, un certain nombre de personnes ne cherchent pour ainsi dire jamais, puisqu’ils suivent directement les rails sur lesquels on les a placés. Enfin, ils cherchent quand même des raisons pour continuer à suivre ses rails, pour prouver que leur cause est la meilleure. L’éternelle question du croyant au chevet d’une personne aimée qui a subi l’indicible : comment justifier que Dieu ait laissé faire cela ?

Il est sans doute bon que la plus part des gens suivent toujours les mêmes rails car quelle est l’alternative ? Dérailler ? Tenter un savant aiguillage ? On est toujours prisonnier du réseau ferroviaire, toujours à la recherche d’un sens. Même la plus déchaînée de toutes les party girl, même le plus terrible Don Juan qui fuit dans un tourbillon de plaisirs, se pose la question : à quoi bon ? Pourquoi ? Ils ne se la posent pas souvent et on une réponse implacable: vivons ! « Vivre fou et mourir sage ».

 

Un moraliste condamnerait cette attitude et dirait qu’il faut penser dès maintenant, se repentir aussi, c’est un autre chapitre. Trouver un sens, s’y tenir, en changer, progresser, stagner… Je vois surtout beaucoup d’Hommes qui souffrent et qui tentent, comme les petites tortues marines qui viennent d’éclore, de faire leur chemin. Cette image sympathique pour nous rappeler que juger ces efforts est déplacé. En revanche, ce à quoi ils mènent, le résultat de certaines recherches est atterrant. La bêtise, le mépris, la suffisance, la violence et l’ignorance semblent s’allier dans une de ces danses macabres que l’on peignait pendant la grande peste. Le relativisme a du bon, il nous évite de condamner à tout bout de champ ceux qui trouvent un sens différent du notre, seulement, il doit être lucide, et voir aussi comment tous ces sens se comportent.

Le sens ne donne pas la vie. Il donne une raison de vivre et ultimement une raison de mourir, c’est très différent. On peut s’estimer heureux quand il s’en tient là, et qu’il ne donne pas en plus de raison de faire mourir.


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Published by Marie-Virginie - dans Pensées du 365ème jour
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commentaires

val 18/05/2009 17:38

un seul: bravo!!!!!
qques étourderies "orthographiques" néologisme lol!
rien de bien méchant!

L'orange Maltaise

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  • : « Il pourrait se trouver, parmi [mes lecteurs] quelqu’un de plus ingénieux ou de plus indulgent, qui prendra en me lisant ma défense contre moi-même. C’est à ce lecteur bienveillant, inconnu et peut-être introuvable, que j’offre le travail que je vais entreprendre. Je lui confie ma cause ; je le remercie d’avance de se charger de la défendre ; elle pourra paraître mauvaise à bien du monde ! » (Mémoires de la Duchesse de Dino, 1831)
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