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23 mai 2009 6 23 /05 /mai /2009 22:51





 

 

 

 

Dostoïevski disait des Russes de l’aristocratie qu’ils connaissent mieux la culture occidentale, en particulier française, que leur propre culture. Cette fascination pour l’Europe et pour la France remonte au siècle de Pierre le Grand, mais la Russie est toujours en décalage. Le reste de l’Europe n’a pas attendu le début du XVIIIème pour se tourner vers la France. Et cette fascination, qui a transmis la Révolution, lui a survécu. A une ou deux générations de la nôtre, on est sûr de trouver des francophones au sein la bonne société des grandes villes européennes. Berlin entretient avec la langue française une relation plus intime, qui n’est pas simplement due à l’aristocratie, copiée ensuite par la grande bourgeoisie.

 

 

Le français, langue des souverains de Prusse

                            

La langue française a connu au cours des XVIIèmes et XVIIIèmes siècles, dans toute l’Europe, un rayonnement exceptionnel, qui en faisait la langue noble, la langue de l’esprit et de la culture. Berlin, ville prussienne, n’a pas fait exception. Le français a été la langue de la cour pendant deux cents ans. Le premier roi de Prusse, Frédéric Ier (1657-1713) et son épouse, Sophie Charlotte (1668-1715)[1], parlaient parfaitement français. Ironiquement, Frédéric Ier avait obtenu pour la Prusse le statu de royaume par l’intermission d’un huguenot expatrié à Berlin, conséquence malheureuse de l’Edit de Nantes, Charles Ancillon (1659-1715)[2], en échange d’une alliance contre la France de Louis XIV dans la Guerre de succession d’Espagne. Mais de fait, s’il était « roi en Prusse », Frédéric Ier ne fut jamais « Roi de Prusse ». Il fallu attendre Frédéric II (1712-1786), son petit-fils, pour que le souverain de Prusse obtienne ce statu. Ce même Frédéric II, dit « le Grand », dont Voltaire disait à sa nièce Mme Denis qu’il était un auteur français né à Berlin.

 

Non seulement le français était la langue de la cour, mais les souverains prussiens ne s’exprimaient pas ou très peu en allemand. Les descendants de Frédéric Ier et de Sophie Charlotte, « le Roi-Sergent » (der Soldatenkönig)[3], Frédéric Guillaume Ier (1688-1740), et Frédéric II Le Grand (1712-1786) maîtrisaient à peine la langue allemande écrite. Quand ils ne se servaient pas du français, ils utilisaient le Berlinois, Berlinerisch, et non pas le Niederdeutsch, ancêtre de l’allemand actuel, le Hochdeutsch. Le Niederdeutsch était à l’époque une Kanzleisprache, c'est-à-dire une langue administrative. Erwald Harndt (2005) cite dans Französisch im Berliner Jargon un décret, Decret,  de Frédéric Ier:

„Auff der frantzösischen Refugyrten wittib Conte allerdemütigstes Supplicatum... hiermit concediert, ihre hierein Specificierte Limonade und andere Liqueurs, zur rafraichierung der daselbst promenierenden Personen öffentlich feil zu haben“[4]

 

Pour un francophone germanophone qui a appris l’allemand sur les bancs du collège, ce Decret donne l’impression d’être de nouveau assis sur ces bancs, à lire la copie d’un très mauvais élève qui ne savait pas trop quoi dire, ni comment le dire, et qui a traduit du français comme il pouvait. En effet, si l’on s’en tient à l’allemand actuel, ce texte contient des fautes d’orthographe, de grammaire, de syntaxe et un certain nombre de mots qui n’existent pas. Comme le répétait à l’envi Frédéric Ier,  « Je ne suis pas fort en allemand ».

 


La vie de la cour à la française

 

Au siècle où les souverains de Prusse s’affirment et obtiennent du Saint Empire d’être appelés rois, on peut à Berlin lire en français, et exclusivement en français, les travaux de l’Académie Royale des Sciences et Belles Lettres, dont un tiers des membres sont d’ailleurs des réfugiés français. La loge maçonnique de Berlin s’appelle Royale Yorck de l’Amitiée, l’hôpital, Maison Royale de Charité, dont le nom survit encore à l’heure actuelle sous sa forme courte : Charité, l’internat des médecins militaires s’appelle la Pépinière et l’académie militaire, Ecole militaire.  On peut admirer les Palais Ephraim et Redern, ainsi que le Palais du Prince Royal de Prusse, et les châteaux Sanssoucis, Monbijou, et Bellevue. On peut se promener sur le Quarré, la place de la Porte de Brandebourg, sur la Belle-Alliance-Platz ou la Contre Escarpe de l’Alexanderplatz. Pour financer ces merveilles, on se doit de payer des Accisen[5]. A la cour, on se coiffe à la Pompadour et on respecte l’Etikette. On engage son fils au Bataillon, où il fait des Manöver et porte des Epaulettes, en espérant être décoré pour le mérite. On a des Domestiken en Livree, qui se tiennent sur la Chaussée, en attendant que l’on parte pour son Domäne en grand Equipage. Ou alors, on retrouve sa Mätresse en Negligé et on tombe la Perücke et le Portepee

 


La prégnance de l’influence française renforcée par les vagues d’immigration

 

Le français, langue de la cour de Prusse, langue de la culture dans toute l’Europe, a été parlé couramment à Berlin pendant trois siècles, ce qui est significatif dans l’histoire d’une ville âgée de 750 ans. Mais, s’agissant de Berlin, le rayonnement culturel de la langue de Louis XIV a été particulièrement renforcé par des vagues d’immigration successives. En effet, la ville a tout d’abord bénéficié de l’arrivée des Huguenots (Hugenotten) chassés de France par l’Edit de Nantes, puis de celle des émigrés chassés par la Révolution (Revolutionsemigranten), et, enfin, a subi les troupes d’occupation françaises (Besatzungssoldaten).

 

Par un décret de 1685, Berlin accueillait les protestants persécutés pour leur foi, qu’il s’agisse des Huguenots, qui s’établirent au nord-ouest de la ville, dans le Moabit, ou des protestants de Bohème, qui s’installèrent dans le Rixdorf[6].  Ainsi, à la fin du XVIIème siècle, 5000 habitants de la ville étaient d’origine française, soit une personne sur cinq.[7] Les Huguenots appelaient le quartier qu’ils occupaient « la terre de Moab » ou « la terre maudite » parce qu’ils déploraient le manque de fertilité du sol, ce qui survit en allemand sous la forme « Moabit ».  Mais s’ils avaient des difficultés à faire pousser leurs précieux légumes dans la terre sablonneuse du Moabit, les Huguenots n’en apportaient pas moins leurs arts et techniques. Ils étaient chapeliers, perruquiers ou horlogers et virent enrichir le savoir-faire berlinois. La Révolution française amena une autre vague d’immigrants qui vint enrichir la communauté française, bien intégrée, par mariages et alliances de la meilleure espèce, à la société Berlinoise. 

 

Les familles d’origine française, qu’il s’agisse de Huguenots ou d’Emigrés, fleurirent  et s’illustrèrent dans les sciences, le commerce, l’industrie, ou les arts. Ainsi peut-on penser au peintre Antoine Pesne, aux généraux Courbière et LeFèvre, aux architectes Gontard et Gilly, au paysagiste Pierre Joseph Lenné, aux industriels Ravené et Godet, aux écrivains Chamisso, La Motte Fouquet, Théodore Fontane et Willibald Alexis, et au physicien Charles Achard, auquel on doit le procédé industriel d’extraction du sucre depuis la betterave. Si l’on considère les alliances et mariages, qui introduisent un ou une française au sein d’une ancienne famille prussienne, on peut relier nombre de grands personnages à la patrie de Voltaire. Ainsi, les frères Humboldt avaient pour mère Marie Elisabeth Colomb, descendante d’une famille huguenote. Or, Alexander Humboldt est l’une des grandes figures de l’histoire berlinoise, si ce n’est de l’histoire allemande, et prête son nom à l’une des meilleures universités allemandes, la Humboldt Universität.

 


La vie berlinoise à l’heure française

 

La culture et la langue française, représentait l’élite, évoquait les palais et les places grandioses. Seulement, alors que tant de familles berlinoises comptaient des membres d’origine française, le français pénétra plus profond dans la vie quotidienne. Il ne s’agissait plus seulement d’une question de mode, d’étiquette de cour, une aspiration au modèle français, mais d’une réalité bien prosaïque. En témoigne le vocabulaire culinaire qui introduit des noms français pour des plats simples, loin d’évoquer Versailles et ses lumières. On pouvait ainsi faire son repas de  Püree, Filet, Hachee, Frikassee, Kotelett, Omelett, ou Roulade, quasiment en langue originale. Il en va de même pour l’habillement. Si une Pompadour ne se portait qu’à la cour, la société berlinoise en vint à promener le long des avenues des Toiletten, faites de Bluse, Kostüm, Manschette, Paletot, Pelerine, Robe et Volant.

 

Qu’on décide d’aller visiter sa Cousine, et on monte au Bel Etage, laissant son Parapluie à l’Entrée et pour être introduit au Salon. On lui propose un Billett pour le Parterre. Certes, ce ne sont pas les Loges, mais elle ferait bien usage d’un peu d’Amusement en ces temps de Malheur et de Misère : le roi vient d’annoncer la défaite de la Bataille d’Iéna. Elle préférerait danser une Polonaise ou un Menuet. Un détour pas le Pissoir et on se retire alors qu’il est temps de mettre le Couvert. Mais quand on redescend : Skandal, le Parapluie est perdu ! Une Canaille de passage, sans doute. On vérifie son Portemonnaie.

 


La germanisation du français

 

C’est une chose d’utiliser couramment des mots français dans une conversation en allemande et de penser comme Karl August von Ense, diplomate prussien, que  « beaucoup de mots français sont plus allemands que le mot allemand que l’on voudrait leur substituer ».  Mais, c’est autre chose de germaniser des mots français et de les utiliser en les pliant à la grammaire allemande. Selon Erwald Harndt (2005), ce changement de perspective est lié à l’occupation de la ville par les troupes napoléoniennes suivant la défaite de 1806, répétée en 1812, au moment de la campagne de Russie. L’usage du français en fut répandu à toute la société y compris aux classes les plus humbles, promptes à faire usage de nouveaux mots et à enrichir son argot.

Ainsi se trouve t-on au XIXème siècle en présence d’un français germanisé usé dans la langue de tous les jours. „Tach, Nante, comment, wie jeht et dir? Du befindest dir doch noch?“ „Toujours, wie imma passsablement“[8]. Et que dire de l’expression „Jener nach seinem Schaköng“ ? La première partie est authentiquement allemande et se traduit pas « chacun selon son ». La seconde, « Schaköng »,  est une contraction du français « chacun selon son goût », considérée comme un mot allemand et dûment décliné, en témoigne le « seinem », au datif. La traduction littérale serait donc « chacun selon son chacun son goût ».  On comprend qu’en théorie « Schaköng » aurait suffi, mais comme souvent dans le dialecte berlinois, on se trouve en présence d’un pléonasme, ce qu’Erwald Harndt (2005) appelle le Berliner Pleonasmus, ou pléonasme berlinois. Ainsi vend t-on des cigares „mit avec du feu !“[9] « mit » étant déjà le mot allemand qui signifie « avec ». Les Berlinois ont au cours du temps déformé la prononciation originale. Ils ont crée au passage quelques jeux de mots en  reformulant les expressions françaises à l’aide de mots allemands : les très dignes haute volée et pour le mérite deviennent ainsi les étranges Haut voll Flöh et Pulle mit Sprit[10].

 

Ainsi, le français n’est pas seulement figé dans les murs des Palais et dans les expressions consacrées de la meilleure société. La langue française coule dans les veines de nombres de familles descendantes de Huguenots et d’Emigrés de la Révolution. Elle a été transmise au peuple par les soldats de Napoléon. Elle est entrée dans la vie quotidienne et a été déformée à loisir. Des mots et expressions « importés » sont devenus allemands, à tel point qu’on les utilise combinés à leurs équivalents allemands : les Berlinois n’ont pas peur du pléonasme qui en devient idiomatique.

 

Est-ce à dire pour autant que l’on peut mâtiner son allemand de français, et chercher à reconnaître la langue de Voltaire dans l’allemand de la rue, parce que l’on foule la Parizer Platz ? Il ne faut pas oublier que le « français » qui a été transmis au Berlinois n’est pas le français actuel. En plus d’être d’un autre siècle, ce français tient aussi parfois de la langue régionale ou de l’argot, tous les soldats de Napoléon ne s’exprimant pas comme des académiciens. On risque donc de s’entendre répondre fort élégamment : pösemonquü[11].



[1] Sophie Charlotte de Hannovre (1668-1715), fille du futur électeur Ernst-August de Hannovre, se trouve être la deuxième épouse de Frédéric Ier (1657-1713), la première, Elisabeth de Hesse-Cassel  (1661-1683), fille du Landgrave Guillaume VI de Hesse-Cassel étant décédée. C’est Sophie Charlotte qui fit bâtir en 1696 sur sa terre de Lûtzow l’actuel château de Charlottenburg. A sa mort, Frédéric Ier qui avait grande estime pour cette femme intelligente, cultivée, polyglotte et musicienne, fit renommer le château de Lûtzow « Charlottenburg » en son honneur.

[2] Théoriquement, à l’exception du Royaume de Bohême, le Saint Empire romain germanique ne comportait pas de royaume. Mais Frédéric Ier de Prusse était parvenu à convaincre en 1701 l’empereur Léopold Ier de le laisser être roi en échange d’une alliance contre la France de Louis XIV dans la Guerre de succession d’Espagne. Charles Ancillon (1659-1715), brillant avocat, juriste et historien né à Metz et qui avait fui la France après la révocation de l’Edit de Nantes, était l’un de ses conseillers.

[3] La traduction littérale de „Soldatenkönig“ est « roi-soldat », mais Frédéric-Guillaume Ier était surnommé en français le Roi-sergent.

[4] Harndt, Erwald (2005), Französich im Berliner Jargon, 2ème édition (2007), Jaron Verlag, Berlin, p.12. Cité in Bouché, Henri (1971), Die Hugenotten in Berlin-Brandenburg, Haude & Spencer  Verschlagsbuchhandlung, Berlin.

[5] Le mot allemand serait Steuer.

[6] Rixdorf  correspond aujourd’hui à Neukölln, un quartier, Berzik, de Berlin.

[7] Brendicke, Hans (1892), Schriften des Vereins für die Geschichte Berlins, Bd. 29, p. 117 et Bd. 32, p.115 (1895).  „1685 hatte Berlin noch nicht 5000 Einwohner, zu denen sich die Schar der 5000 Einwanderer gesellte“.

Cité in Harndt, Erwald (2005), Französich im Berliner Jargon, 2ème édition (2007), Jaron Verlag, Berlin, p.61.

[8] « Alors Nante, comment ça va ? T’es toujours là ? »  « Comme toujours, passablement. »

Glassbrenner, Adolph (1810-1876), journaliste satirique qui écrivait sous le pseudonyme de A. Brennglas dans le journal populaire Berlin wie es ist, Berlin telle qu’elle est.

Cité in Harndt, Erwald (2005), Französich im Berliner Jargon, 2ème édition (2007), Jaron Verlag, Berlin, p.24.

[9] Légende d’une gravure de Franz Burchard Doerbeck (1799-1835) tirée de Berliner Redensarten.

Cité in Harndt, Erwald (2005), Französich im Berliner Jargon, 2ème édition (2007), Jaron Verlag, Berlin, p.29.

[10] Haut voll Flöh : Haut signifie « peau », voll, « plein » et Flöh n’existe pas, mais rappelle une forme du verbe fliegen, « voler ».  Pulle mit Sprit : littéralement « Bouteille avec essence ».

[11] Pösemoncul : contraction de « baise mon cul ».

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Published by Marie-Virginie - dans Culture
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commentaires

Callophrys 17/08/2009 22:10

et bien quelle leçon!! et moi qui reviens d'un court séjour à Berlin je suis ravie...mais, car il y a un mais....je n'ai pas entendu un seul mot de français lors de mon séjour.!! ce qui m'a mise très en colère car après tout ,nous sommes frontaliers (je parle évidemment de l'Allemagne et de la France) !! et justement j'avais dit à mon ami et à ma fille "quand on pense que le Français était la langue diplomatique!!!" nulle part ,ni au restau ni dans la rue je n'ai entendu du français!! et aucun effort de la part des Berlinois!! je m'y suis sentie parfaite étrangère alors qu'en Pologne je m'y suis sentie comme chez moi, tant la gentillesse des polonais est grande.L'homme de la rue a cherche à nous aider ,à nous guider (à Prague aussi d'ailleurs) alors qu'à Berlin ce n'etait qu'indifference....
c'etait mon coup de g...qui reviendra d'ailleurs sur mon blog quand je ferai mon post sur Berlin.(ce qui ne saurait tarder)
je me regale avec ton blog!

Le Chapelier fou 17/08/2009 23:04



Bonsoir Callophrys, tout d'abord, merci pour les commentaires... Tu as tout à fait raison, à Berlin, on n'entend pas un mot de français, en revanche si tu regardes le nom des rues et lieux
publics, il y a quand même quelques réminiscences (Gendarmenplatz...). Concernant les habitants, j’ai pu constater que leur humeur suivait de près les variations saisonnières : ils sont
assez renfermés en hiver et nettement plus aimables à partir du printemps. En Allemagne, les Berlinois ne sont pas réputés pour être les plus aimables, au contraire. Pour un étranger, je crois
que le fait de parler allemand joue beaucoup et attire la sympathie. D’après ce que j’ai pu expérimenter, les Français sont plutôt mieux vus que les autres étrangers (Turcs ou Polonais en
particulier).



Mad (the only one) 11/08/2009 16:00

How amazing!
Didn't know that at all, very interesting!
Keep writting

L'orange Maltaise

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