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7 juillet 2009 2 07 /07 /juillet /2009 23:08

 

 

 

Je voudrais parler ici d’un très bon film de 2001 du réalisateur hongrois István Szabó (*1938). Pour l’anecdote, il s’agit encore une fois d’un film que j’ai pris en route, encore une fois tard le soir, et encore une heureuse surprise. On revit ici la période de « l’année zéro », où l’Allemagne de l’après-guerre occupée, ruinée en hommes et en moyens, en partie détruite, tente de survivre à sa torpeur. Cela pourrait être sordide. Ce serait facile, vu l’état psychologique et physique des habitants de Berlin, capitale déchue. Mais István Szabó met la ville en scène avec ce qu’il faut de tact, sans complaisance ni misérabilisme. 


Le personnage qui capte notre attention dès le départ, et qui prête d’ailleurs son nom au film en allemand, est le chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler (Stellan Skarsgård), accusé par les occupants d’avoir été nazi. C’est ce Wilhelm Furtwängler que le jeune officier américain d’origine juive, incarné par Moritz Bleibtreu, attend avec fébrilité dans son bureau, parce qu’il a assisté à un de ses concerts petit et qu’il le tient pour un génie. C’est lui que l’officier supérieur, Harvey Keitel, attend de pied ferme, parce qu’il le tient responsable de ces nuits blanches, où il revoit sans cesses les horreurs de la barbarie nazie filmée au sortir des camps. C’est lui auquel les gens, dans le tramway, offrent leur place. C’est de lui dont les musiciens du Berliner Philharmoniker disent : « il lui suffisait d’un seul regard et on passait ce moment que l’on arrivait pas à jouer ». C’est lui que la jeune secrétaire allemande (Brigit Minichmayr) voit s’effondrer sous le coup de l’émotion après un interrogatoire humiliant…


Le Furtwängler que l’on voit là est touchant. Il est l’homme de génie qui a du mal à trouver les mots pour se défendre, l’homme pour le quel l’art passe avant tout. Avant la politique surtout, car il ne nie pas être resté en Allemagne quand des artistes juifs comme Menuhin étaient obligés de fuir, et quand le grand chef Erich Kleiber partait pour l’Argentine par opposition au régime. Il est un homme ambigu : il a sauvé des juifs en les aidant à fuir, mais il dirigeait pour l’anniversaire du Führer dont il était le chef préféré… Préféré à Karajan, « le petit K », que Furtwängler détestait cordialement. Et l’officier américain de lui rappeler avec violence qu’au lieu d’avoir cherché à évincer « le petit K » et à s’attirer les faveurs du régime, il aurait dû voir ce qui se passait autour de lui, protester, fuir… Mais lui, pour l’art, est resté. Pour l’art, d’ailleurs, il voulait conserver les musiciens juifs de son orchestre et se désolait de les voir remplacer par des hommes qui n’y auraient normalement pas eu leur place. Et face à cette ambiguïté, face à l’art pur au dessus de la politique, face au génie d’un homme qui dirige la 5ème comme personne, il y a des monceaux de cadavres. Des cadavres blancs, maigres, anguleux, qu’on entasse à la pelleteuse tant il y en a. Ces cadavres qui hantent le sommeil d’Harvey Keitel. 


Pour cela, le film représente un bel équilibre, il pose la question de l’art et du politique avec pertinence et lucidité, il ne condamne pas Furtwängler d’emblée, là aussi, ce serait tellement facile. Il révèle un peu de l’homme, qui, vu par Szabó, incarne un génie à la fois très humain et inhumain car il vénère l’art par-dessus tout. Un génie dont on ne sait pas s’il est coupable parce qu’il se défend mal ou parce qu’il croit que l’art élève l’homme, et le laisser s’appuyer lourdement dessus, au risque de l’écraser complètement ? Ou peut-être aussi parce qu’il concentre toute cette horreur qui hante l’officier, et l’admiration béate du peuple, non sans rappeler la soumission servile qui a conduit à l’horreur.


Tout ceci procède beaucoup du jeu d’acteur de Stellan Skarsgård auquel je rends hommage. L’acteur de Breaking the Waves de Lars von Trier (film qui pour le coup m’a donné envie de vomir), est un très beau Furtwängler. Le face-à-face avec l’officier Harvey Keitel est intense et sonne très juste, d’autant qu’il est vraiment enrichi par les rôles secondaires joués par Bleibtreu et Minichmayr. « Vous êtes juif ! » assène Keitel au jeune officier qui vénère le maître, seulement le jeune homme aime l’art et aime Furtwängler. Traudl, la jeune secrétaire, est la fille d’un général rebelle au pouvoir nazi, qui lave donc l’honneur de l’Allemagne. Seulement voila : « mon père n’aurait pas fait ce qu’il a fait s’il n’avait été convaincu de l’imminence de la défaite ». 


La tension est donc maintenue jusqu’au bout avec un doigté remarquable, jamais on ne tombe dans la caricature ou dans un manichéisme déplacé. Artistiquement parlant, la musique de Beethoven, la 5ème en particulier, dans la très belle version de Furtwängler, crée une véritable beauté nostalgique. Elle incarne le pays, la ville, et le génie déchu, elle résonne sous les hauts plafonds d’un bâtiment officiel à demi-vide occupé par les Américains, elle nous martèle cette éternelle question : comment une telle horreur et un tel degré de beauté ont-il pu cohabiter ? L’art ne rend-il pas plus humain ?


 

 




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Published by Marie-Virginie - dans Cinéma
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