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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 15:08

 

 

Il est un universitaire cher à mon cœur. Il n’est pas connu, il est inventé, il est sorti tout habillé de l’esprit d’un médecin à l’esprit désespérément affûté. Cet homme c’est Nicolaï Stepanovitch, illustre professeur de médecine, conseiller secret qu’on ne consulte plus guère, mari détaché, père agacé de l’insouciance imbécile des ses enfants, et son créateur, je dirais presque « bien-sûr », c’est Anton Tchekhov.

 

Cette nouvelle, Une Banale histoire, je l’ai trouvée en faisant le tour des rayonnages de la librairie Lamartine. A  l’époque, Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski et Tourgueniev me tenaient compagnie tous les soirs, alors que j’aurais dû m’atteler à préparer un concours. Mais j’ai toujours aimé m’accorder ce plaisir subtil de faire quelque chose de parfaitement inutile quand le temps est compté. Donc au lieu de me plonger dans d’utiles révisions, je me distrayais. Tchekhov n’était pas, à vrai dire, mon premier choix. La Mouette, La Cerisaie et Oncle Vania avaient eu raison de moi. Mais il s’agissait d’une nouvelle, j’ai un faible pour les nouvelles qu’on peut lire d’un trait… J’ai parcouru les dernières pages…


«  Où vas-tu ?

- En Crimée... c'est à dire dans le Caucase.

- Ah ? pour longtemps ?

- Je ne sais pas 

Elle se lève et, avec un sourire glacé, sans me regarder, me tend la main.
Je voudrais lui demander : « alors, tu ne seras pas à mon enterrement ? » mais elle ne me regarde pas, sa main est froide, comme morte.... Non, elle ne s'est pas retournée. Sa robe noire m'est apparue une dernière fois, ses pas se sont évanouis... Adieu, mon incomparable ! »

 

« Mon incomparable », pour le coup, cela m’a paru beaucoup moins désespérant que le théâtre, qui a aujourd’hui tant de succès auprès des metteurs en scène. Après tout Tchekhov a d’abord été aimé pour ses nouvelles. Je n’ai pas regretté un instant d’avoir fait la connaissance du professeur Nicolaï Stepanovitch. C’est un sceptique, un cynique, qui critique ceux qui l’entourent, non pas pour constater combien il leur est supérieur, mais plutôt combien il leur est étranger. On a droit à un portrait du jeune doctorant en médecine, du mauvais étudiant qui vient quémander son passage en année supérieure, de l’assistant, aussi animé que les matières mortes qu’il prépare pour les dissections. Nicolaï, qui décidément ne manque rien, se demande opportunément « comment ce biscuit sec dort avec sa femme ». Chaque critique est un coup qui porte, mais c’est aussi un soupir du professeur, qui décidément n’est à sa place nulle part. Sauf chez Katia, jeune orpheline qu’il a recueilli enfant et qu’il a élevé comme sa fille. Personne ne trouve grâce à ses yeux, mais il lui passe tout. Tout l’ennui, mais elle le distrait. Rien ne l’émeut mais elle le ferait pleurer lorsqu’elle évoque ses amours déçues.


Aussi, voila pourquoi je révèle les dernières lignes de la nouvelle. Il ne s’agit pas d’une chute, d’une fin, c’est plutôt un cycle, un éternel recommencement. On peut intercaler ces lignes entre tous les chapitres. Katia et le professeur, ce sont deux âmes qui se sont croisées en une belle et douloureuse ambiguïté. Il est trop tard pour l’un comme pour l’autre, du moins en sont-ils persuadés. Et pourtant, dans l’immense ennui et l’insignifiance de leurs vies, il y a cet « incomparable ».

 

 

 

 

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Published by Marie-Virginie - dans Littérature
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