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21 août 2009 5 21 /08 /août /2009 20:40

 

 



 

 

 

 

"C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère

C'est qu'on veut sortir de sa sphère

C'est que... C'est que... Je ne finirai pas."

 

Claris de Florian



 

 


A peine savais-je parler et avant même que je sache lire, ma mère me lisait des poèmes. Je me souviens de La Carpe et les Carpillons de Claris de Florian, de La Grenouille bleue, de Paul Fort, du Givre, de Maurice Carême, et de tant d’autres textes qui, pour moi, ne ressemblaient à aucun autre. Etais-je sensible à la beauté ? Pouvais-je saisir les nuances ? Je crois que je pressentais simplement des mondes endormis. Ce qui me plaisait le plus était de voir le plaisir que ma mère éprouvait à lire ces poèmes. C'est son amour de la poésie et de la musique qui nourrissait  ces  moments uniques, que pour rien au monde je n’eus laissé passer. Le ton de sa voix mélangé aux sonorités étranges des textes inconnus faisait naîre des images et des sentiments d’une richesse exceptionnelle. Des sentiments tels que l’on ne peut les éprouver que durant la petite-enfance...

 

Je revois un espace concentré, sombre, mais d’une obscurité comme je les aime, enveloppante et protectrice. Cette obscurité que l’on est heureux de retrouver chez soi quand l’orage gronde au dehors. Je revois le livre et les pages où je me demandais s’il fallait lire les espaces noircis par l’encre ou les espaces laissés blancs[1]. Nous commencions par La Carpe et les Carpillons. Une rivière débordait de son lit et les carpes grisées suivaient les flots. Il n'y avait que cette vieille carpe sage, que j’eusse volontiers écoutée, pour dire : « Prenez garde mes fils, côtoyez moins le bord, suivez le fond de la rivière ; craigniez la ligne meurtrière». Je la voyais dans les tons rouges et ocre, avec de grosses écailles et des yeux vitreux. Et ces imbéciles de carpillons qui criaillaient : « Ah ! Ah ! […] Qu’en dis-tu carpe radoteuse ? ». J’ai toujours aimé le mot « carpillon », pour moi, les carpillons étaient de mignonnes petites choses. Je les voyais bondir joyeux et insouciants dans l’eau débordée. Mais bien vite, je m’indignais de leur manque de respect. Trop bien élevé, trop raisonnable cet enfant, direz-vous. Et Dieu sait que vous aurez raison. J’ignore comment on peut à deux ans préférer la vielle carpe aux frétillants carpillons, mais les enfants ont un esprit très logique. Or « les carpillons demeurèrent bientôt ils furent pris et frits ». Pour moi, cela ne faisait pas un pli, je me promettais de ne pas finir comme ces petits ignorants. « C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère », si ma mère avait voulu me rendre sage, elle n’aurait pu choisir mieux.

 

Nous laissions donc les carpillons se noyer et la vieille carpe désabusée leur survivre, et nous passions à La Grenouille bleue. J’aimais la grenouille bleue qui se dérobait aux regards, elle était discrète et je la comprenais. On la cherchait, et pour moi, elle était cachée dans une grande aquarelle aux couleurs diluées. « Un vrai saphir à pattes », je voyais très bien ces petites pattes mignonnes et frêles. Et le poème avait cette jolie chute : « Complice du beau temps, amante du ciel pur, elle était verte, mais réfléchissait l’azur ». Là, seuls les sons me parlaient, mais c’était bien assez, c’était la chanson de la grenouille bleue.

 

Alors, nous arrivions à un poème de Maurice Carême, Le Givre. Celui-ci avait clairement la préférence de ma mère. A vrai dire, c’était celui que j’aimais le moins. Peut-être le comprenais-je moins bien ? Mais encore une fois, pour rien au monde je ne le lui aurais dit quoi que ce soit. Il parait que j’ai parlé exceptionnellement tôt, apparemment j'ai aussi su me taire de bonne heure. D’ailleurs, elle répétait souvent : « la parole est d’argent, le silence est d’or». Je me contentais donc d’écouter la voix d’argent de ma mère dire « les tremblants animaux que le givre a fait naître la nuit sur [la] fenêtre ».


 

 



[1] Vaste sujet bien moins innocent qu’il y parait... Et qui mériterait bien que je m'y penche de plus près.

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Published by The Mad Hatter - dans Souvenirs
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