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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 00:34

 

 

 

800px-Gérôme Eminence grise 1873

 

L'Eminence grise (1873)

Jean-Léon Gérôme

Boston Museum of Fine Arts

 

 



Il est un pas en retrait de Richelieu, qui est lui-même un pas en retrait de Louis XIII : c’est le Père Joseph. Conseiller du conseiller, éminence de l’éminence, rabbin du rabbin : j’aime cette mise en abîme. Une force tranquille en spartiates et robe de bure, qui descend les somptueux escaliers du Palais-Cardinal, méditant tranquillement son bréviaire. Tous ceux qui la croisent s’inclinent avec déférence, même ceux qui la regardent d’en haut se retournent sur son passage. Quel étrange contraste et quel décalage! On s'attendrait à voir tout autre chose à la place de cette tête tonsurée, la mine grise et l'air absorbé. Un ecclésiastique en grand habit, un prince du sang, une beauté qui sait les secrets d’alcôve. Car, voila ce qu'il faudrait pour produire un tel effet. De la splendeur, du lustre, de l'arrogance. En lieu et place, une robe de bure. Comment ? Toute la toile converge vers cette tâche brune ? C'est si commun une robe de bure. Elle pourrait être celle d’un obscure copiste, qui épuise sa vue au fond d’une bibliothèque poussiéreuse. Mais un pauvre moine serait si peu à sa place. Voila pourquoi elle est extraordinaire, cette robe de bure. Gérôme y a écrasé son pinceau, comme on écrase un cigare, c’est par là que la toile prend feu.


L’éclat des puissants éblouit, mais l’éclat du Père Joseph ? Il subjugue. Autant de pouvoir qu’un cardinal, qu’un prince, qu’une maîtresse, sans en avoir aucun attribut ? « L’habit ne fait pas le moine », pense-t-on d’habitude. Parce qu’on pense en ce sens, on voit et on se détrompe ensuite au besoin. Ici, on sait d’emblée ce qui est. Même le courtisant ignorant sait instinctivement en voyant les autres s‘incliner. On sait, mais on ne voit pas, on cherche en vain la cohérence. Et on se demande ce qu’il faudrait voir ? Un détail, un trait du visage austère pourrait-il trahir, révéler le pouvoir ? Le mystère de la révélation, justement. La force de l’invisible. On est obligé de croire sans voir. Une véritable apparition, ce Père Joseph qui semble flotter sur l'escalier de marbre. Un saint ermite, Bernard ou François, qui vient prêcher l’humilité.


Il y a quelque chose d’irréel dans le flottement. Mais l’irréel n’est pas immédiatement surnaturel, ce n’est pas un Christ en majesté, il ne semble pas auréolé d’une gloire particulière. La lumière projetée d’une ouverture barre la toile : voila par où le surnaturel s’infiltre. Elle met à part la figure de ce moine tranquille et lui fait un chemin direct, de bas en haut. Une échelle de Jacob, fragile, éphémère, mais tellement plus fulgurante que les degrés de marbre froid. Aucune sphère ne lui est fermée, puisqu’il est, homme de Dieu, en lien direct avec la plus haute d’entre elles. Il n’use pas ses semelles à gravir des marches. C’est l’inverse de celui qui monte et qui se montre. Fouquet avait ce petit écureuil intrépide sur ses armoiries, et une devise d’équilibriste, quo non ascendet, « jusqu’où montera-t-il ». Fouquet est tombé bien bas. Le Père Joseph descend tranquillement l’escalier. Il est à contre-courant, il est à contretemps. Il descend comme une femme de charge passe la serpillère, sans lever la tête de son ouvrage, quand tous promènent leurs ors et leurs regards étonnés.


Il est bien rare que l’on salue quelqu’un qui descend. Mais on salue bien le Christ, qui est descendu jusqu’aux Enfers pour ressusciter des morts. Un moine est mort au monde, moriendo renascor, « dans la mort, je renais ». C’est parce qu’il daigne descendre, c’est parce qu’il méprise tout cet or, que tout lui est donné. C’est parce qu’il a tout pouvoir sur lui-même, qu’il a tout pouvoir sur les autres. Sur le fond de la toile, l’immense tapisserie aux armes d’un autre homme d’église qui, lui, ne dédaigne pas la pourpre. Une éminence, le cardinal de Richelieu, auquel le Père Joseph ne prête que peu d’attention. Son allégeance première va à son bréviaire. Alors que la foule s’incline vers les armes flamboyantes, il leur tourne le dos.


Voila comment l’éminence grise, l’homme en retrait du monde, est un pas devant tout le monde et crève la toile comme on crève l’écran. Cette peinture est un révélateur, du genre de ceux que l’on utilise pour développer les négatifs…

 


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Published by Le Chapelier fou - dans Art
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