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9 février 2010 2 09 /02 /février /2010 01:24



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« London bridge is falling down, falling down, falling down, my fair lady… », la comptine m’évoque désormais Los Angeles immortalisée par le film de Joel Schumacher, ville suffocante et saturée à l’aube des violentes émeutes raciales de 1992. Falling down est un film qui, sans avoir été ignoré par la critique, n’a peut-être pas été assez salué pour avoir su capter avec une grande acuité l’esprit d’une époque. Epoque qui, bien que près de vingt ans aient passé, est encore la notre…

Foster (l’excellent Michael Douglas) est un employé type, chemise blanche à manches courtes, cravate noire, lunettes cerclées de plastique d'un épais plastique noir, cheveux en brosse, bien propre sur soi. Seulement voila, pris dans un embouteillage interminable, il décide soudain de « rentrer à la maison ». Mais a-t-il encore une maison, un refuge, une famille à retrouver? Sous des apparences d’employé bien rangé se trouve en fait un homme à la dérive, licencié depuis peu, divorcé, privé de droit de visite, mélange détonnant qui n’attendait que la surchauffe de Los Angeles cet été là pour exploser.

I've passed the point of no return. Do you know what that is, Beth [ex-wife]? That's the point in a journey where it's longer to go back to the beginning. It's like when those astronauts got in trouble. I don't know, somebody messed up, and they had to get them back to Earth. But they had passed the point of no return. They were on the other side of the moon and were out of contact for like hours. Everybody waited to see if a bunch of dead guys in a can would pop out the other side. Well, that's me. I'm on the other side of the moon now and everybody is going to have to wait until I pop out.

Foster tombe sur un sac de gym contenant une abondante provision d’armes, pas si improbable au pays du Deuxième Amendement, dans une Los Angeles en proie à la guerre des gangs. Il va les utiliser le plus simplement du monde, pour se faire entendre, pour se frayer un chemin jusqu’à cette maison qui n’est plus la sienne, vers une vie qui est depuis longtemps révolue. Il y a du  Kafka dans ce film, on y retrouve ce sentiment cauchemardesque d’inéluctable, d’impuissance, d’injustice résignée. Foster n’est qu’un rouage dans le système Los Angeles, d’ailleurs il est désigné tout le long du film par sa plaque d’immatriculation : « D-Fens » [defense], allusion à son ex-emploi dans le cadre du programme de défense contre les Russes.  Il n’est qu’une victime du système, s’il est coupable et violent, c’est malgré lui : «I'm the bad guy? How'd that happen? »

Porté par le jeu poignant et néanmoins sobre de Michael Douglas et de Robert Duvall, le flic du LAPD qui le poursuit, on traverse une Amérique des tensions raciales, une Amérique au chômage, en perte de repères, dominée par l’impératif économique. D-Fens Foster rencontre des asiatiques, des noirs, des hispaniques, des homos, un néonazi, un vétéran du Golf, sans que l’on ait cette mauvaise impression qu’il fallait que le réalisateur « coche des cases ». Au fond, tous tentent de s’en sortir, ceux qui ne sont pas economically viable sont balayés. Justement, face aux pauvres et à la criminalité des gangs, il y a ceux qui s’en sortent très bien, les très riches même, pas plus aimables pour autant. D-Fens Foster traverse ainsi le golf d’un country club dument grillagé (« D-Fens » fait penser à « the fence », la clôture) et la propriété d’un chirurgien esthétique, symbole de la société du loisir et de l’image qui est encore la notre. En tout temps, en tout lieu, la violence, seul moyen d’expression, est banalisée, on se croirait dans le jeu Grand Theft Auto. Il n’y a qu’à voir la facilité déconcertante avec la quelle l’employé Foster fait usage d’armes à feu, manie le couteau, le poing et la batte de base-ball. Et puis il y a ce petit garçon noir si mignon qui explique le plus tranquillement du monde comment il faut se servir d’un lance-roquettes portable, parce qu’il l’a « vu à la télé ».


 

 

Il n’y a pas de « méchant », il n’y a que des imbéciles, des gens qui jouent leur rôle social, qui gardent le masque. Il n’y a pas de salaud, ou peut-être qu’il n’y a que des salauds, au sens de Sartre : « le salaud est celui qui, pour justifier son existence, feint d’ignorer la liberté et la contingence qui le caractérisent essentiellement en tant qu’homme ». D-Fens Foster a justement cessé d’être un salaud. Certes, il continue d’affirmer en citoyen modèle face au néonazi du surplus de l’armée, qui le prenait pour un frère de lutte, qu’il croit en la liberté d’expression. Certes, il croit toujours qu’il est du côté des good guys, lui qui faisait partie du programme de défense contre les Rouges… Seulement le monde a changé, et lui se rend compte à son échelle de tous les masques que le salaud sartrien porte au jour le jour. Ainsi dans un fast-food, quand il se retrouve confronté aux serveurs Rick et Sheila, versions contemporaines du garçon de café de Jean-Paul :

Why am I calling you by your first names? I don't even know you. I still call my boss "Mister", and I've been working for him for seven years, but all of a sudden I walk in here and I'm calling you Rick and Sheila like we're in some kind of AA [Alcoholics Anonymus] meeting... I don't want to be your buddy, Rick. I just want some breakfast.

 

 

 

 

Sorry D-Fens, on ne sert plus de petit-déjeuner, tu es en retard. Il est trop tard pour rentrer à la maison, trop tard pour embrasser une femme dont tu as divorcé et un enfant dont tu n’as plus la garde, trop tard pour le job dont tu as été licencié, trop tard pour avoir des idéaux quand la valeur suprême est d’être economically viable… D’ailleurs qu’est-ce que tu laisses à ta fille si ce n’est une police d’assurance ? Voici donc un film qui capte l’esprit de son temps en portraiturant un homme perpétuellement en retard, peut-être parce que c’est une époque qui va trop vite justement.


 



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Published by Le Chapelier fou - dans Cinéma
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  • : « Il pourrait se trouver, parmi [mes lecteurs] quelqu’un de plus ingénieux ou de plus indulgent, qui prendra en me lisant ma défense contre moi-même. C’est à ce lecteur bienveillant, inconnu et peut-être introuvable, que j’offre le travail que je vais entreprendre. Je lui confie ma cause ; je le remercie d’avance de se charger de la défendre ; elle pourra paraître mauvaise à bien du monde ! » (Mémoires de la Duchesse de Dino, 1831)
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