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17 janvier 2010 7 17 /01 /janvier /2010 20:43


cziffra6



Ma mère jouait du piano, chantait et adorait la musique, on avait par conséquent à la maison l’occasion de voir quelques artistes. La plus part du temps, tout ceci m’échappait : elle profitait de ses heures de liberté, quand nous étions à l’école. Mais, il m’est arrivé d’être là quand elle recevait. Je me souviens d’un jour dans notre salon, où j’assistais à un entretien qu’elle avait avec une pianiste. Une dame bien mise, un peu bourgeoise, mais pas trop, histoire de rester artiste. Une spécialiste de Chopin si je me souviens bien, dont le jeu était d’ailleurs très loin de me bouleverser, appelons- là Mme B. La conversation glissa tout naturellement de Chopin au célèbre Cziffra. Après quelques minutes d’éloges sur le prodige hongrois, Mme B. dit à ma mère sur le ton de la confidence qu’elle avait été « la maîtresse de Cziffra ». Je me souviens précisément de l’effet que cela produisit sur moi. « La maîtresse de Cziffra », comment pouvait-elle se sentir flattée d’être sa maîtresse ? Déjà, être sa femme, il n’y avait vraiment pas de quoi être fière. Mais sa maîtresse ? J’avais dix ans et bien que je ne connusse pas les réalités physiques que le mot recouvrait, cela m’évoquait les favorites royales, quelques dentelles qui passent en coup de vent entre deux portes. Non que je portasse un jugement moral sur ce genre de déclaration. J’avais certes reçu la plus stricte éducation catholique, mais ces catégories de « péché » et d’ « immoral » n’avaient jamais réussi à faire leur chemin en moi. C’était bien plus profond. C’était le dégoût absolu de la condition féminine.

Etre « femme de », c’était être une femme, c'est-à-dire une pauvre petite créature faible et sensible à l’excès, qui se rattrape de sa condition en affichant la couleur d’un homme. Avez-vous entendu le ton sur lequel les femmes disent « mon mari » ? « Mon mari », réalité extérieure à moi qui me dépasse infiniment. « Mon mari » est banquier, mon mari est notaire, mon mari chasse, mon mari joue au golf, mon mari est un être accompli à ma place. Voila comment je le ressentais. Je me rends compte que c’est tout à fait ce que les féministes les plus ardentes doivent ressentir. Seulement, moi, je ne pensais pas que les femmes devaient se libérer, je pensais qu’elles étaient par nature indignes de quoi que ce soit. Etre la « maîtresse » de Cziffra, cet homme pour lequel manifestement Mme B. et ma mère avaient grande estime, était un sésame, une gloire. Il faut comprendre, être  « maîtresse », c’est être « choisie », c’est être « élue ». N’est-ce pas là ce que cela suggère ?  Bien-sûr, cela me fait doucement sourire. Il n’y a qu’à voir comment Kennedy choisissait ses maîtresses. Mais peut-être Cziffra avait-il choisi Mme B. ses qualités artistiques? Je ne peux pas croire que mon ami György ait pu avoir si mauvais goût. Techniquement, pour autant que je m’en souvienne, Mme B. jouait proprement, mais son jeu était sans âme. Comment ? Je jugeais du haut de mes dix ans que son jeu était sans âme ? C’est ainsi que je le ressentais, qu’y puis-je ? Je suis honnête et tant pis si cela passe pour de la prétention.

Reste que j’avais devant moi une vieille maîtresse et que cela me dégoûtait au plus haut point, parce qu’elle était profondément femme. Etrange. J’avais sous les yeux des femmes qui ne travaillaient pas, qui jardinaient, qui lisaient, qui recevaient, qui brodaient, qui s’occupaient de décoration, d’art… Des femmes raffinées, fines, élégantes, et pourtant je les méprisais comme ce n’est pas permis. C'est-à-dire que j’aimais ma mère, j’aimais mes grands-mères, j’avais du respect pour elles, de toute façon on n’aime pas si on ne respecte pas. Mais en même temps, je n’aurais jamais voulu être l'une d'elles. La condition féminine était le pire fléau, une malédiction. C’étaient des femmes qui avaient fait des études, voire beaucoup d’études, des femmes qui ne manquaient pas de prestance, mais c’étaient des femmes. Ca ne valait strictement rien. Comment en étais-je venu à penser, ou plutôt à ressentir cela si profondément ? Mystère. Je n’ai jamais compris. Enfin, il y aurait bien comme explication l’attitude que les hommes, leurs chers fils et maris avaient envers elles, le regard que ces chers père, grand-pères et oncles portaient sur les femmes en général, mais ce serait une trop longue histoire, trop médiocre aussi. Toujours est-il qu’aussi loin que je me souvienne, je détestais cela, les femmes. Cela a duré longtemps, puis cela a changé assez radicalement.

Aujourd’hui, je comprends à demi la « maîtresse de Cziffra ». Je la soupçonne d’avoir menti, c’est si facile de se proclamer la maîtresse d’un homme qui n’est plus là pour confirmer ou infirmer. Ceci dit, il faut lui reconnaître un certain sens de la mise en scène. On n’écoute pas de la même oreille quelqu’un dont on connaît l’histoire, ou du moins ce qu’il a bien voulu nous en dire. On ne regarde pas du même œil une personne dont on comprend que d’autres la trouvent belle et ainsi de suite. La suggestion est un outil très puissant, elle ne remplace pas le talent, mais elle permet de passer du normal au remarquable. Donc, je comprends Mme B., je ne juge plus sa tentative pitoyable. Je constate seulement un stratagème pour se légitimer, peut-être avant tout à ses propres yeux. Et puis, il y a Cziffra. Qui a entendu jouer Cziffra ne peut que comprendre que l’on admire son génie. La rhapsodie hongroise No. 2 en ut dièse mineur jouée par lui, mais quel plaisir ! Il y met toute son âme à n’en point douter. Il y a des âmes qu’on aimerait mieux ne pas voir, mais on pardonne tout au talent. Liszt par Cziffra, c’est l’esprit de Liszt qui court sur les touches. Cziffra joue du Chopin, en revanche, ce n’est plus du Chopin, c’est du Cziffra. Mais qu’importe, je veux bien que Cziffra entre au panthéon des grands compositeurs. Ma mère avait bon goût il n’y a pas à dire. Mme B. aussi apparemment.



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Published by Le Chapelier fou - dans Souvenirs
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