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22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 23:23


 

amis


"Tes amis? Enfermez-vous tous pendant une semaine dans une seule pièce, sans rien à manger...

Alors tu verras ce que c'est, les amis!"

Art Spiegelman, Maus (T.1)

 

 

 


La France redécouvre le mal ordinaire à ‘grâce’ à une émission de télévision. Zone Xtrême, le ‘jeu de la mort’ [1], voila comment on appelle cela. On est censé voir jusqu’où les gens sont prêts à aller lorsqu’ils sont ‘contraints’ ou du moins fortement incités par la télévision… Bien-sûr, je pourrais parler des expériences de Milgram, de celles menées dans une prison expérimentale à Stanford. Je pourrais dire que le problème de la soumission à l’autorité est en cause, qu’elle soit télévisuelle, académique, administrative ou même familiale. Je pourrais parler du monstre ordinaire, de la ‘banalité du mal’ engendrée par l’absence de pensée éthique, comme l’expose Hannah Arendt. Je pourrais suivre Max Weber et faire remonter cette ‘absence de pensée’ à la scission entre ‘pensée éthique’ et ‘pensée technique’ qui apparaît avec la Révolution industrielle.  Je pourrais évoquer les cas Fritzl et Eichmann et tant d’autres. Mais, pour comprendre le mal ordinaire, il faut ‘se faire étranger au présent’ comme dirait Nietzsche. Il faut surtout que la norme, la moyenne et la médiocrité vous dégoûte une bonne fois pour toute. Pour comprendre le mal ordinaire, celui qui n’est pas le fait des psychopathes et autres sociopathes, mais des gens qui  se complaisent, il faut en être dégoûté.

 

Pour éprouver ce grand dégoût, il suffit de se souvenir… Souvenir salutaire, je me fais de temps en temps une petite piqûre de rappel. Occupation, Résistance et Libération. Il faut se souvenir des flots de mal ordinaire que les trois, je dis bien les trois, ont engendré. Je ne parle pas des grandes idées, droite ou gauche, des gentils et des méchants, juste des gens ordinaires.

 

Que la France se souvienne comment, sous l’Occupation, des gens ordinaires ont profité, comment ils ont volé, usurpé, dénoncé. « On ne savait pas, on ne s’imaginait pas… on voyait une occasion et comme les temps étaient durs… ». On ne sait pas, mais on se doute. On ne sait jamais rien dans la vie de toute façon, on passe son temps à se douter. Etrangement, ce doute suffit en général à épouser celui-là plutôt que tel autre, à jeter de la nourriture qui a l’air périmée, à ne pas accepter un présent parce qu’on se doute « qu’il y a quelque chose de pas net derrière ».  

 

Que la France se souvienne de la passivité dégueulasse des gens ordinaires, des gens qui profitent, un peu mais pas trop. Etre un salaud à demi, c’est tout ce dont ils sont capables. Il y a un film de 1956, La Traversée de Paris où Gabin croque du collabo profiteur ordinaire :

 

« Non mais regarde-moi le mignon là, avec sa face d’alcoolique et sa viande grise… Avec du mou partout ; du mou, du mou, l’a que du mou ! Mais tu vas pas changer de gueule un jour toi, non ? Et l’autre là, la rombière, la gueule en gélatine et saindoux, trois mentons, les nichons qui dévalent sur la brioche… Cinquante ans chacun, cent ans pour le lot, cent ans de connerie ! Mais qu’est ce que vous êtes venus foutre sur Terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ? » [2]

 

Que la France se souvienne comment à la Libération, des gens ont profité, comment ils ont volé, usurpé, dénoncé. Des gens différents des profiteurs de l’Occupation, parfois les mêmes, avec la même allégresse en tout cas. Ce n’étaient plus les Juifs et autres « nuisibles » que l’on dénonçait, c’étaient les « collabos » et les « salopes » qui avaient couché avec l’ennemi. « C’est des salauds, ils n’ont que ce qu’ils méritent». Sauf qu’on a dénoncé beaucoup d’innocents et quand bien même, comment ose-t-on justifier cette sauvagerie ? Et ce que la foule leur a fait… Ce que la sale foule dégueulasse leur a fait. Il faut absolument lire ce qu’en dit Audiard.

 

« Un escadron de farouches résistants, frais du jour, à la coque, descendus des maquis de Barbès, avaient surpris un feldwebel caché chez la jeune personne. Ils avaient – natürlich ! – flingué le chleu. Rien à redire. Après quoi ils avaient férocement tatané la gamine avant de la tirer par les cheveux jusqu’à la petite place où ils l’avaient attachée au tronc d’un acacia. C’est là qu’ils l’avaient tuée. Oh ! Pas méchant. Plutôt, voyez-vous, à la rigolade, comme on dégringole des boîtes de conserve à la foire, à ceci près : au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés. » [3]

 

Occupation, Libération, Collabos, Résistants, même combat : le champ de bataille du salaud ordinaire! Cela ne se dit pas. Et alors ? Oui, il y avait des gens bien, des gens courageux, héroïques. Oui, il y avait des gens corrects qui se sont abstenus, qui n’ont pas profité, qui ont juste tenté de survivre (mince, mince frontière entre les deux, si vite franchie). Mais il y avait aussi toute cette masse de salauds. Et le salaud était peut-être majoritaire. Alors, il a fallu un grand exorcisme national, perpétué par des gens parfaitement athées ne leur en déplaise. Ce fut l’Epuration comme on dit, bien trouvé ce terme, il sonne presque comme de la propagande nazie. On va épurer un peu la France, la rendre pure donc… Pure de quoi ? Comment fait-on si les juges autoproclamés sont aussi coupables que ceux qu’ils jugent ? Et tous ces vantards qui disent « avoir pris des risques »… Les vrais courageux, les vrais héros ont tendance à être discrets. Ils se rendent compte que parfois, ce sont les circonstances qui ont fait d’eux des héros. Ils se rendent compte qu’ils ont parfois eu de la chance.

 

Et que dire de ces gens qui sont subitement devenus Résistants du jour au lendemain, en 1943 ? Ils aimaient tellement leur pays, qu’ils ont attendu que Moscou leur demande de le défendre pour ‘résister’. On lit la lettre de Guy Môquet dans les écoles. Un jeune homme mort pour la France. Un jeune homme qui avait adhéré à une idéologie, le communisme, qui l’a amené à perdre la vie. Le communisme aurait pu l’amener à tout autre chose. Mais cela, on ne le dit pas. Que dire des Résistants de 1945, des gens plein de bon sens qui ont senti que le vent tournait ? Que dire des Résistants post-Occupation ? Mais si, cela existe, ceux qui ont ‘découvert’ qu’ils avaient résisté bien après l’Occupation.

 

J’ai envie de vomir quand j’entends parler de la Résistance. Il y a fort à parier que ceux qui ont vraiment pris des risques sont morts d’une balle dans la poitrine ou restent silencieux sur leurs actions héroïques. Je vais vous raconter une histoire de Résistance, encore une histoire de gens ordinaires. Il y avait dans une de nos belles provinces françaises un petit groupe de jeunes hommes qui s’étaient institués des « Résistants ». Ils avaient réussi à obtenir des fusils, ils en prenaient grand soin et en étaient très fiers. Ils s’étaient réfugiés dans une ferme et ils résistaient ainsi. Ils jouaient aux cartes, leurs fusils déposés contre le mur. Ils ont été dénoncés. Etre dénoncé pour avoir joué aux cartes autour d’un verre de gros rouge, si c’ty pas triste ça ma bonn’ dame… Un de leurs camarades les a avertis qu’une unité allemande se rapprochait, mais ils ne pouvaient plus fuir. Alors ils ont pris leurs fusils et ils ont attendu, la boule au ventre. L’unité allemande est arrivée tout près. Une petite maison, un carrefour stratégique, tout à fait l’endroit pour cacher des Résistants.

 

Les vilains Allemands ont commencé à tirer sur la maison. Ils tiraient, ils tiraient. Et les Résistants regardaient. Parce que la maison n’était pas la ferme où ils étaient cachés. La maison, c’était celle d’un officier marinier démobilisé, et qui y avait laissé sa femme et ses quatre enfants. Les Résistants se sont dit que c’était le bon moment pour fuir puisque les Allemands étaient occupés et ils se sont discrètement éclipsés. Ouf ! Les enfants et la mère ont pensé à la même chose : fuir. Sauf qu’eux étaient dans la maison du bord de la route. Il y avait un garçon de douze ans parmi les enfants, un garçon qui savait « jouer à la guerre ». Il a dit à ses sœurs : « allez, il faut ramper ! » et il les a entraînées à l’autre bout de la maison, sous les balles. La mère n’a pas bougé, elle a pris des éclats dans les jambes. Le sang à commencé à gicler de partout. C’est fou comme le sang peut gicler par des si petits trous. Une des sœurs à pris un éclat, là, tout près de la carotide, et elle a vu son sang arroser le plafond. Elle avait cinq ans et elle a hurlé : « je vais mourir, je vais mourir ! ». Les vilains Allemands ont compris que ce n’était probablement pas la bonne maison. Ils sont entrés et ils ont vu… Ils ont vu qu’il y avait des balles et des éclats partout. Les chaises étaient toutes percées, le toit était tout percé, la marmite du repas était toute percée… Et puis dans les rais de lumière qui tombaient du toit, il y avait tout ce sang. On s’est occupé des enfants et de la mère. Et le soir quand il est rentré, le père, le sous-officier démobilisé, a du nettoyer tout ça. Dans le rôti de la marmite, il a même réussi à retrouver des éclats de balles.

 

Personne n’avait demandé aux Résistants et à leurs fusils de résister ce jour-là. Personne ne leur avait demandé de résister jamais. Personne ne leur avait demandé d’être courageux. Ce qui eut été appréciable, c’est qu’ils ne demandent pas à une mère et ses quatre enfants de l’être à leur place.

 

Maintenant je vais vous raconter une autre histoire, une histoire toute simple. C’est l’histoire d’un jeune homme de bonne famille toujours dans l’une de nos belles provinces françaises. Elevé dans un grand confort, il n’est pas spécialement prédisposé à supporter quoi que ce soit. Il se marie et a un enfant. Sa femme attend leur deuxième enfant quand la guerre éclate. Il devient officier de l’armée de l’air. Son avion est abattu, mais il a de la chance, il parvient à se poser. Il se pose en territoire ennemi, il devient prisonnier de guerre. On lui fait traverser l’Europe, on l’amène en Allemagne et là, on lui demande de travailler pour l’ennemi. Le jeune homme dit alors tout simplement : « je refuse ». On lui dit que s’il refuse, on va l’envoyer dans un camp et que de ces camps là les prisonniers ne reviennent pas. On lui dit que l’Allemagne va gagner la guerre et que lui restera dans ce camp, toujours. On lui raconte que là-bas, c’est sale, c’est froid, c’est humide, qu’on n’a pas à manger, à peine à boire. Qu’on travaille toute la journée, qu’on se ruine la santé, qu’on y attrape des maladies, qu’on y détruit ses genoux, ses mains… On lui dit qu’il ne pourra pas écrire à sa femme, ni avoir des nouvelles de ses fils. Il dit simplement : « je refuse ». Et il va dans ce camp. Il y reste jusqu’à la fin de la guerre. Parce que la guerre finit bien par finir, et que l’Allemagne ne gagne pas. Ses camarades sont morts, ou ils ont l’air d’avoir vingt ans de plus. Il rentre chez lui. Il ne reconnaît pas sa femme, ni son fils aîné, quand au plus jeune, qui a cinq ans, il ne le connait pas du tout. Il ne sait même pas quel prénom sa femme lui a donné, son fils l’appelle « Monsieur ». Cet homme n’a jamais dit qu’il avait résisté, qu’il avait été héroïque, qu’il avait défendu ceci ou cela.

 

 

[1] Emission sur France 2 du 17/03/2010 reprenant l’expérience de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité.

 

[2] La Traversée de Paris (1956), un film de Claude Autant-Lara avec Gabin et Bourvil.

 

[3] Michel Audiard, Le Figaro-Magazine, 21 juillet 1984. Rivarol 08/09 :

 

« On était bien content qu’ils arrivent, oui, oui, mais pas tant, remarquez bien, pour que décanillent les ultimes fridolins, que pour mettre fin à l’enthousiasme des « résistants » qui commençaient à avoir le coup de tondeuse un peu facile, lequel pouvait – à mon avis – préfigurer le coup de flingue.
Cette équipe de coiffeurs exaltés me faisait, en vérité, assez peur. La mode avait démarré d’un coup. Plusieurs dames du quartier avaient été tondues le matin même, des personnes plutôt gentilles qu’on connaissait bien, avec qui on bavardait souvent sur le pas de la porte les soirs d’été, et voilà qu’on apprenait – dites-donc – qu’elles avaient couché avec des soldats allemands ! Rien que ça ! On a peine à croire des choses pareilles ! Des mères de famille, des épouses de prisonnier, qui forniquaient avec des boches pour une tablette de chocolat ou un litre de lait. En somme pour de la nourriture, même pas pour le plaisir. Faut vraiment être salopes ! Alors comme ça, pour rire, les patriotes leur peinturluraient des croix gammées sur les seins et leurs rasaient les tifs. Si vous n’étiez pas de leur avis vous aviez intérêt à ne pas trop le faire savoir, sous peine de vous envoyer devant un peloton également populaire.

 

Je conserve un souvenir assez particulier de la libération de mon quartier, souvenir lié à une image enténébrante : celle d’une fillette martyrisée dentée, disloquée, le corps bleu, éclaté par endroits, le regard vitrifié dans une expression de cheval fou, la fillette avait été abandonnée en travers d’un tas de cailloux au carrefour du boulevard Edgard-Quinet et de la rue de la Gaité, tout près d’où j’habitais alors. Il n’y avait déjà plus personne autour d’elle, comme sur les places de village quand le cirque est parti. Ce n’est qu’un peu plus tard que nous avons appris, par les commerçants du coin, comment s’était passée la fiesta : un escadron de farouches résistants, frais du jour, à la coque, descendus des maquis de Barbès, avaient surpris un feldwebel caché chez la jeune personne. Ils avaient – natürlich ! – flingué le chleu. Rien à redire. Après quoi ils avaient férocement tatané la gamine avant de la tirer par les cheveux jusqu’à la petite place où ils l’avaient attachée au tronc d’un acacia. C’est là qu’ils l’avaient tuée. Oh ! Pas méchant. Plutôt, voyez-vous, à la rigolade, comme on dégringole des boîtes de conserve à la foire, à ceci près : au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés. Quand ils l’ont détachée, elle était morte depuis longtemps déjà aux dires des gens. Après l’avoir balancée sur le tas de cailloux, ils avaient pissé dessus puis s’en étaient allés par les rues pavoisées, sous les ampoules multicolores festonnant les terrasses où s’agitaient des petits drapeaux et où les accordéons apprivoisaient les airs nouveaux de Glen Miller. C’était le début de la fête. Je l’avais imaginée un peu autrement. »


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Published by Le Chapelier fou - dans Pensées du 365ème jour
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commentaires

Schlabaya 30/07/2010 23:34


En effet, article très pertinent ! Il me rappelle une de mes lectures : "Uranus" de Marcel Aymé, roman qui dénonce justement l'épuration et les résistants de la dernière heure.


chaussures nike pas cher 07/04/2010 05:29


Merci pour le temps que vous passez sur ce blog ,il est super intéressant! En tout cas c’est un blog utile.


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