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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 00:43


 

 

Georges Moustaki, Le Métèque

 


Métro parisien, octobre 2009. La rame arrive à quai, je regarde ma montre, il est vingt et une heures trente, c’est parfait j’aurai encore le temps de travailler ce soir. Je monte dans le wagon au moment où descend un trio de guitaristes. Toujours ces mendiants dans le métro parisien. C’est normal, nous sommes sur la ligne six, il faut divertir le touriste entre Etoile et Nation. Je m’apprête à m’installer sur une banquette, mais l’homme assis en face a attiré mon attention. Il invective les guitaristes, je ne dirais pas qu’il vocifère, mais presque. Je lui donne dans les soixante ans, cheveux blancs, assez grand, une certaine corpulence, un visage et des mains qui trahissent un travail, voire une vie passée au grand air. Il porte un pull-over de grosse laine avec un motif géométrique et un vieux velours. Ce n’est pas un clochard au sens strict, mais il n’est pas complètement à sa place parmi les usagers habituels du métro parisien. Le grand-père d’Heidi est descendu de sa montagne.

Trêve de considérations inutiles. Il est agité, il a peut-être bu, il est probablement un peu dérangé, mieux vaut ne pas m’installer en face de lui. Pourtant, je décide de m’asseoir quand même. Je sais à quoi m’attendre, je serai sur mes gardes voila tout ; en plus je sors de mes deux heures d’entrainement quotidien, je suis tout à fait dans l’état d’esprit qui convient à ce genre de situation. En fait, il y a une chose qui m'intrigue: à propos des guitaristes, il a dit assez distinctement : « c’est le Hamas, c’est de l’argent pour le Hamas ». Personne ne dirait cela. Pas dans le métro, pas à voix haute, pas un homme de son âge. Il n’est clairement pas français, d’ailleurs il ne parle presque pas français, il a un fort accent d’Europe de l’Est. J’ai jeté un œil sur les guitaristes avant qu’ils ne descendent et j’ai vu qu’effectivement, il ne s’agissait pas des habituels Roumains. J
e ne m’y avancerais pas à dire que c’étaient effectivement des Palestiniens, mais il y avait du vrai quand même. Le grand-père d’Heidi n’était pas complètement fou.

Je m’assieds en face de lui, je n’évite pas son regard, le plus naturellement possible. Il continue sur sa lancée : « il faut voter Liberman ». Là, on va de surprise en surprise. Enfin, façon de parler, parce qu’en fait cela complète bien le tableau : anti-palestinien et pro-Liberman. Le crier haut et fort dans le métro parisien en revanche, c’est inédit. Il s’est calmé et s’adresse désormais directement à moi, l’attention des gens autour de nous est retombée. « Tu connais Liberman ? » Je lui fais signe que oui. Oui, je connais Liberman. La question d’après, immanquablement, un ton plus bas, je l’ai plus devinée que comprise : « t’es juif ? ». J’acquiesce, je veux la suite. Il poursuit : « moi, ashkénazim ». Je souris. Evidemment, Liberman oblige. Je prends l’initiative : « Vous êtes Russe ? Vi russki ? ». Non, il n’est pas russe, il est bulgare, mais oui, il parle russe. Russe, bulgare, français et quelques langues balkaniques, mais ni l’allemand, ni le yiddish (après tout pourquoi pas ?), ni l’hébreu. Une chose est sûre : je ne suis pas en présence d’un érudit. Mais, je ne desespère pas de rencontrer un jour le Chouchani du XXIème siècle dans le métro parisien. Si c'est écrit, c'est écrit, d'autant que lui n'a rien écrit...

Il me parle très vite en russe, avec, je suppose, un certain accent bulgare, quoique, pour autant que je puisse en juger, son russe est bien meilleur que son français. Il me parle d’un acteur ashkénaze, je ne parviens pas à saisir pas son nom, trop de bruit autour de nous. Alors, il sort une grosse liasse de sa poche, une liasse d’articles de journaux. Retour au pays d'Heidi. Il est pourtant loin, le temps où l’on portait ses papiers en liasse, reliés par une grosse ficelle. Il en déplie un. « Daniel Auteuil, ashkénazim », me dit-il. En effet. Charles de Gaulle Etoile, terminus. L’échange n’a duré que cinq à dix minutes. Nous nous séparons.  Etonnant, une des multiples figures du juif errant.

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Published by Le Chapelier fou - dans Souvenirs
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aend 17/03/2010 09:14


On s'attache vite aux souvenirs du Chapelier...
De tems à autre, c'est comme de lire un conte celtique sur un vieux grimmoire du grenier poussiéreux au coin de la cheminée, dans une bergère moelleuse mais déjà usée par toutes ses autres
lectures;
parfois au contraire cela ressemble plus à un rebord de fenêtre ouverte, par laquelle s'engouffre la brise légère faisant voleter un fin rideau et un peu de pluie sur un livre laissé là, tout à
fait académique.
Plus habituellement, c'est un véritable patchwork (sur un petit lit douillet du cottage à la boucle d'or) d'associations d'idées, de souvenirs... C'est très plaisant; on se figure bien les scènes,
les lieux, les personnages (ayant toujours un doute sur le chapelier, ce qui sait le rendre si attrayant), en fait, sans vouloir insister, c'est comme de lire un livre...


Le Chapelier fou 17/03/2010 14:41


Si tu le dis Miss Aend... Il faudra m'expliquer d'où vient ce pseudo d'ailleurs... Merci pour les commentaires en tout cas.


L'orange Maltaise

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