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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 02:42

 

 

 

guitry maladie

Manuscrit autographe

 

 

 


Il vous ferait avaler n’importe quoi, parce que justement, il ne dit pas n’importe quoi. Et lorsqu’il parle des femmes ? « Parler des femmes, c’est en dire du mal quelque bien qu’on en pense »  [1] . Il en va des femmes comme du reste – et après les femmes, que reste-t-il ?- : ce qu’il pense réellement ? La nuance ? Cela casserait le style ; il faut exagérer.

 

La plupart du temps, il joue le même rôle. Charmeur, affable, extravagant, envahissant. Il ressemble à Frederick Lemaître dans Les Enfants du Paradis. Il a cette même façon qu’a Pierre Brasseur de dire : « oh non ! », d’une préciosité presque féminine. Et cette façon de s’assoir aussi, l’assise du causeur… Au fond, il est toujours égal à lui-même, très semblable à son rôle. Il joue le Guitry. « Ach ! Der Guitry ! », se serait exclamé Goering en le croisant à un dîner mondain [2]. C’est cela : c’est Le Guitry. Il n’est pas transparent.

 

Certains interprètes extraordinaires jouent les caméléons. Ils s’imprègnent de leur rôle et deviennent méconnaissables. Guitry imprègne son rôle, nuance. C’est Talleyrand qui se glisse dans ses souliers. Du reste, quand Guitry joue les Talleyrand, cela ne rend pas aussi bien : ses petites manœuvres politico-diplomatiques sous Vichy lui ont valu deux mois de prison à la Libération. « La Libération ? On peut dire que j’en ai été le premier prévenu. » Il fait partie des « arrêtés de la première heure », comme d’autres furent « Résistants de la dernière heure ». « Avec tout ce que j’ai fait pour la France, ils n’oseront pas », aurait-il dit à Arletty. Erreur d’évaluation qu’aurait désavouée le prince immobile. Ils osent tout, les mesquins et autres revanchards. Pour prouver la pureté d’une eau pas trop claire, il faut bien puiser quelque part une eau plus sale encore.

 

Mais, à l’écran, quel admirable Talleyrand ! Comme il faut à chaque instant que l’on sache combien il est grand ! L’apparence, le maintien empreint de grâce virile, celle de sa main d’homme qui balance un cigare. Son Talleyrand souffre la vie, c’est à dire qu’il la supporte bien qu’elle ne soit pas toujours aussi spirituelle que lui. Le teint poudré, blanc, impeccable. Il se sublime dans ce rôle. L’agréable baron, qu’il a l’habitude d’incarner, cesse de régenter sa maisonnée pour régenter l’Europe. Talleyrand rencontre sa future femme [3] :

 

« D’où êtes-vous Madame ? »

« Je suis d’Inde »

« En quel sens l’entendez-vous Madame ? »

 

Une pointe d’intérêt amusé, il jouit de sa question. « Ah... Je ne croyais pas m’amuser si tôt », voila ce qu’on entend dans la pointe d’accent affecté qu’il prend. Evidemment, l’ingénue ne peut pas comprendre. C’est entre lui et nous. C’est entre lui et lui. Une merveille que de savoir se divertir ainsi soi-même.

 

Si l’on n’avait pas compris quel relief un acteur donne – peut donner – à un texte, il faudrait le voir jouer. Il parle tout le temps, il y a un débit, un ton Guitry, qui va avec le texte Guitry, court, ternaire, ponctué, mais sans emphase. L’emphase, c’est le comédien qui la donne.

 

Molière est furieux que l’on édite, que l’on fige son texte, ce canevas sur lequel brodent les comédiens. Guitry ne toucherait pas une virgule du sien. Il met en scène, il se met en scène, il prévoit tout, absolument tout. Un peu, peut-être, comme Hitchcock procédait avec ses fameux croquis. Paradoxalement, le cancre a un côté bon élève. Il est à son petit bureau, avec ses petites lunettes rondes et ses cheveux gominés, sérieux, appliqué. Certes, il ajoute le talent à cette application, mais, tout de même, il lit ses notes. « Entendez comme j’ai bien écrit. » Et en effet, c’est très bien écrit. 

 

Il parle tout le temps. A croire que, pour lui, courtiser une femme, c’est l’étourdir. Lui ôter le temps de penser, sans doute. Il se targue de savoir conter n’importe quelle histoire... pourvu qu’il en ait écrit le texte. Il ne déclamerait pas n’importe quoi. J’ai vu un jour ce grand acteur Shakespearien, Ian McKellen, lire « à la Shakespeare » une notice pour changer les pneus. On aurait dit une scène du Roi Lear. Je crois que Guitry, lui, réécrirait la notice. Il profiterait de l’occasion pour nous conter l’histoire de l’hévéa. La récolte du caoutchouc s’appelle une « saignée », cette idée lui plairait sans doute. Il y trouverait je ne sais quelle nostalgie romantique. Il nous parlerait des naturalistes français, au fin fond de l’Amazonie, qui découvrent « l’arbre qui pleure ». Il ne manquerait pas d’ajouter comment l’un d’eux tombe amoureux d’une indigène, l’épouse, lui fait un enfant, la quitte... Le caoutchouc rend imperméable. Il parlerait des Montgolfier qui se servaient de caoutchouc pour étanchéifier leur ballon... Histoire de France, toujours. C’est là sa manière d’être patriote : la France et c’est tout. Il a fait interdire que ses pièces soient jouées en Allemagne. Il n’aime pas Shakespeare. En fait de globe, il ne connaît que la montgolfière [4]. Anti-européen, l’ami Sacha.

 

Une chose remarquable : il n’est jamais vulgaire. Libertin sur les bords, suggestif, il l’est souvent, à mots couverts. Il sait qu’il y a bien plus de plaisir dans le dévoilement que dans le nu complet. Nous sommes ainsi, nous offrons nos présents bien emballés, nous différons, nous aimons dîner aux chandelles et boire dans des verres en cristal... Il sait parler de tout, mais avec grâce et naturel. Je dis « mais », car la plupart des gens sont un peu trop naturels justement, c’est à dire qu’ils sont juste crus. Or, le cru, on le trouve partout, c’est vulgaire. On aurait presque envie de leur donner des complexes, de leur dire : « ne soyez pas trop naturels. » D’autres sont trop affectés. Les prudes ont toujours l’air de redouter les mots ou les idées honteuses à chaque coin de phrase. Ils ne sont donc pas si différents au fond des frénétiques de l’allusion permanente. Et tout cela est lassant. Alors voila, le Louis XV de Guitry – ajouter un titre à un roi de France !- a l’œil lubrique, mais il n’est pas vulgaire. Je doute d’ailleurs que le véritable Louis XV, grand consommateur devant l’Eternel, ait eu ces façons.

 

Guitry a des airs d’habile joueur de billard français. Raffiné, fin, élégant, son parler est un calcul précis qui a des allures désinvoltes. Un mot rebondit plusieurs fois sur la bande, en touche un autre et arrive enfin à sa place. Tout était prévu, depuis le début. On admire le coup.

 

« Il l’aime encore. Et quand on dit qu’on aime encore, c’est qu’on aime un peu moins déjà. Il lui est très attaché. Or sentir n’est-ce pas qu’on est très attaché, c’est en somme s’apercevoir qu’on n’est pas libre. Et la cinquantaine est là, solliciteuse, impatiente. »

 

En bon joueur de billard, il se fait fort de pouvoir se tirer de n’importe quelle configuration. Il a toujours l’air de dire : « Vous croyez que je ne ferai rien de ce petit fait ridicule ? Et bien vous allez voir : je vais prendre la main sur toute la distance ». C’est un introducteur de génie. « Et puisque nous en sommes là... », voila le « il était une fois » de Guitry. Oui, il a l’art d’introduire, de conclure aussi, le reste est un fleuve porté par la musique de ses phrases sans silence. Il aime à raconter l’histoire de « celui qui passait par là », la petite histoire de la grande Histoire. L’histoire telle qu’il eut aimé qu’elle lui fût contée sans doute. C’est ainsi qu’il conte Paris, Versailles, les Champs-Elysées.

 

« Direction qui semble aller vers le bonheur et vers l’infini. ‘Remontons les Champs-Elysées !’ C’est le contraire d’une adresse, c’est un détour en ligne droite et c’est l’aveu d’un sentiment. Remonter les Champs-Elysées avec celle qu’on aime ou que l’on croit aimer, n’est-ce pas également aller vers l’inconnu ? » [5]

 

Ah ! Monsieur Guitry, à qui le dites-vous ! Descendre les Champs, lentement, à pied. S’asseoir sur un banc. Prendre le demi-soleil du mois de mai. Echanger des vœux devant un petit carrousel. Salir un peu ses beaux souliers dans la poussière des contre-allées. Et puis, rentrer au Faubourg Saint-Germain. Sans aucun regret, sans nostalgie. Sourire parce qu’on se promène au bras d’un avant-hier qui a des allures de demain... Guitry habitait avenue Elisée Reclus. Cela ne s’invente pas. Pas sur les Champs qu’il aimant tant, mais à l’« Elysée » tout de même. Pas reclus, au calme sans doute.

 

« Je ne veux plus voir personne et vous êtes tous logé à la même enseigne. Ce qu’il y a d’écrit sur cette enseigne ? Ah non, Comtesse, non ! Un très gros mot ! » [6]

 


[1] Conférence « Les femmes et l’amour », 1934

[2] La rencontre avec Goering est pour le coup franchement anecdotique. Goering le connaissait d’avoir vu ses films, mais Guitry avait, par patriotisme, interdit bien avant la guerre que ses pièces fussent jouées en Allemagne. S’il a continué ses mondanités sous l’Occupation, il a également sauvé, par son intervention auprès des autorités allemandes, un certain nombre de personnes, dont Tristan Bernard et sa femme. Pour ce qui est de l’attitude de Guitry sous l’Occupation, se référer à cette émission des archives de l’INA : http://www.ina.fr/art-et-culture/cinema/audio/PHY05073252/sacha-guitry-talleyrand-des-annees-40.fr.html

[3] Le Diable boiteux, 1948

[4] La montgolfière était appelée le « globe » en raison de sa forme avant de prendre le nom de ses inventeurs, comme, dans un autre registre, le théâtre de Shakespeare s’appelait le Globe.

[5] Remontons les Champs-Elysées, 1938

[6] Tu m’as sauvé la vie, 1949

 

 

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Published by #21164 - dans Art
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