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18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 08:06

 

Porte_du_couvent_des_Feuillants_JB_Lallemand.jpgPorte du couvent des Feuillants

Jean-Baptiste Lallemand

 

 

 

 

On trouve à Paris, entre la place Vendôme et la rue de Rivoli, un restaurant qu’on appelle le Carré des Feuillants. Nous avons l’habitude de nous y retrouver, Elisabeth, Charles et moi. Cela date de l’époque où ce cher oncle Erich nous y emmenait déjeuner. Nous étions au collège alors et c’était presque l’été. Nos déjeuners sentaient bon la fin de l’année.

 

A quelques pas, à quelques siècles près, rue Saint Honoré, siégeait le club des Feuillants, le club des modérés, des aristocrates, des constitutionnels, les Bailly, et autres La Fayette. Le maire de Paris, le capitaine de la garde nationale, des Jacobins prudents qui, au lendemain de la fuite de Varennes, ont compris qu’il fallait calmer la folle mécanique. Ah, si Louis XVI avait vu cette période comme une horloge détraquée ou comme une serrure grippée, lui, l’artisan passionné... Mais, même les Feuillants prudents ont mal fini. C’était dans l’air du temps, il faisait trop chaud voila tout. Dieu vomit les tièdes, la Révolution vomit les modérés. Il faut dire qu’on avait le prétexte fort léger à cette époque, léger comme le couperet se faisait lourd. 

 

Rivoli, Louvre, Tuileries...  Le quartier respire la chaleur étouffante qui rayonne des pavés au mois de juillet. A peine un peu d’ombre sous les arcades. Un peu d’ordre sous les arcades ? Le Paris révolutionnaire gronde, les enfiévrés sortent du Jeu de Paume, possédés par l’immense culot de Mirabeau. Vive le Roi ! Vive la Constitution ! Louis XVI porte la cocarde, le citoyen Capet, la tête au panier. Mort à l’Autrichienne ! Perdre la tête pour une affaire de collier, quelle ironie! Toutes ces petites têtes qui pensent et qui s’échauffent si fort... Et la tête de la duchesse de Lamballe qui danse au bout d’une pique, décidément, ces aristocrates n’y comprennent rien ! Du pain ! Du pain ! Le peuple a faim ! Faim de quoi au juste ? Du sang, du sang et des pavés, il faudra s’en rassasier : c’est la Terreur. Tuez-les tous, la Révolution reconnaîtra les siens... Ils sont tous morts, la Révolution a renié les siens. Et Talleyrand qui boîte son chemin à travers tout cela...

 

Elisabeth, Charles et moi sommes donc aux Feuillants. Nous attendons Anna depuis un bon quart d’heure. Anna est russe. Anna est toujours en retard. Anna ne s’excuse jamais. Mais, cette fois-ci, surprise : un coup de fil d’Anna : « le chaffior[1] ne connaît pas les Quatre Feuillants ! »

Les Quatre Feuillants ? Voila ce que cette chère Anna fait du Carré des Feuillants : quatre Feuillants qui se battent en duel. C’est ce qui s’appelle pratiquer une coupe claire dans les effectifs, une coupe Robespierre même. Mais il est vrai que le paysage culturel d’Anna ressemble aux dits effectifs après coupe claire. Probablement que sa fréquentation assidue des Trois quartiers n’a rien arrangé. Culture mercantile. La culture est un privilège au pays d’Anna. Je fais ma dernière remarque tout haut :

 

Elisabeth : « Si la pauvreté intellectuelle est un privilège, c’est une grande privilégiée. »

Charles : « Le privilège des jolies femmes, c’est d’avoir de l’esprit. »

Moi : « Une grande consolation pour Mlle de Scudéry[2], mais je ne crois pas que nous soyons en train d’écrire la Carte du tendre... »

Elisabeth : « Sors-donc voir si son chaffior trouve les Feuillants qui restent, Charles-Clélie[3]. »


[1] C’est ainsi qu’on prononce en russe le mot « chauffeur » emprunté au français.

[2] Dont on disait qu’elle avait autant d’esprit qu’elle était laide.

[3] Clélie est l’héroïne de Mlle de Scudéry.

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Published by #21164 - dans Souvenirs
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