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6 août 2011 6 06 /08 /août /2011 03:07

 

 

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 Rokudenashi, Yoshishige Yoshida, 1960

 

 

Je me sens très rokudenashi aujourd’hui. C'est-à-dire « bon-à-rien » en japonais. Cela convoie une image de ratage avant d’avoir essayé, ou faute d’avoir essayé. Et puis une idée de jeunesse gâchée aussi. Dépensée par poignées quand il fallait la retenir, la conserver précieusement, comme la flamme dans le temple.

Rokudensashi, un film de Yoshida. Un film de 1960 sur la jeunesse figée, décadente, parasite.  Yoshida avait 25 ans, quand Shochiku, le Warner Bros japonais[1], lui commanda un film qui traite « de la jeunesse ». Il a tenu à écrire le scénario lui-même. Ils sont précoces, les réalisateurs japonais ; Ozu avait 24 ans pour son premier film. Rokudensashi, ce sont trois jeunes japonais qui mènent cette existence de bons-à-rien. C'est-à-dire que l’un d’entre eux dépend de son riche papa et que les deux autres jouent les sangsues. Jun, le bon larron, se déteste au fond d’être une sangsue, Morishita, le mauvais larron, use et abuse. Tous trois cyniques et lucides.

Encore, les sangsues font quelque chose, elles profitent. Mais le fils à papa, Akiyama, est l’indolence la plus parfaite : même lorsqu’il est à la plage, il ne va pas se baigner, mais préfère végéter dans un transat. Il conduit une Cadillac, il porte des petits costumes en lin blanc et des petites cravates impeccables. Il loue une grande maison à Hayama pour l’été, qui ouvre sur la Baie de Sagami. Comme c’est beau la Baie de Sagami, la plage immense est faite pour être filmée en noir et blanc.  

Les pauvres sangsues rêvent d’Amérique et envient le riche fils à papa qui pourrait y partir, s’il voulait. S’il voulait… Mais c’est bien ça le problème : il ne veut rien. En même temps, il sait que cette oisiveté de jeunesse va devoir prendre fin et que ce sera la fin de sa jeunesse, justement. La secrétaire du riche papa, Ikuko, campe la fille sérieuse et méritante qui travaille. Elle est déjà intégrée au corps immense de ces Japonais dociles qui, en ce début des années 1960, font la prospérité du pays. A-t-elle jamais été jeune au fait?

La sangsue pénitente, Jun, semble s’y attacher. Ikuko veut pour Jun la même chose que ce qu’elle a voulu pour elle-même : un travail stable, un moyen honorable de gagner sa vie, une vie rangée, convenable, conforme. Mais à quoi bon ? Ikuko est tellement sage, suit tellement bien les règles, qu’elle n’est toujours pas mariée… Elle s’est ménagé cet espace de liberté personnelle, elle fait ce qu’on veut d’elle, mais elle ne se perpétuera pas. Est-ce Jun qu’elle tente de ramener dans le droit chemin ? On ne met pas aussi facilement la main sur un rokudenashi. Déception, amertume, flétrissure.

« -You've also become a common woman.

-I've always been a common woman. Relatively intelligent, relatively stupid, relatively good-for-nothing... A woman with whom everything is relative. »[2]

Enfin, ce n’est pas une histoire convenue, cela ne finit pas bien. C’est une histoire un peu irréelle, un peu flottante, le genre de sentiment qu’on éprouve en lisant les pages de l’Etranger, où, pour on ne sait trop quelle raison, l’inaction ambiante se condense sous l’effet du soleil et donne un coup de feu. Je me sens très rokudenashi aujourd’hui.



[1] Fondée par deux frères en 1895, donc avant la Warner américaine, cette société de production japonaise avait pour vocation de produire des pièces de théâtre traditionnel, kabuki, avant de produire des films. Elle eut un rôle important dans le développement du cinéma nuberu bagu, « nouvelle vague », au Japon. Oshima y fit notamment son début de carrière avant de devenir indépendant.  

[2] Sous-titrage anglais du film. Dialogue entre Ikuko et un collègue de travail.

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Published by Cassar de Malte - dans Cinéma
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