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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 00:44

 


 

Maurizio Cazzati (1616-1678)

Ballo delle ombre

 

 

 

Je me disais depuis un moment qu’il fallait que je lise un peu en espagnol, comme Don Quichotte, que j’ai lu enfant dans une version expurgée, est trop triste pour moi, il me resteait Lope de Vega ou pourquoi pas Calderón ? La Vida es sueño, La Vie est un songe, une pièce baroque, autrement dit complètement délirante, donc très moderne. J’aime la façon dont le baroque submerge et dépasse. J’aime comme la toile déborde de son cadre. Le thème me plaît, « la vie est un songe ». Je vis cela tous les jours, l’impression de rêver debout. Souvent, c’est un cauchemar, comme mardi dernier, quand j’ai réalisé en prenant un train que j’avais un billet pour le jour suivant. Parfois, j’ai cette impression d’irréel : est-ce bien moi qui suis en train de vivre cela ?, ou de contingence : cela est, mais cela pourrait très bien être autrement. L’impression d’être au point de rencontre d’un d’une infinité de possibles : la façon dont je vais respirer la prochaine minute va m’embarquer pour une n-ième bifurcation. Ma vie est un songe. Enfant, j’avais peur de m’endormir et de ne pas pouvoir sortir de mon rêve, aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse, je commande à mes rêves et je rêve volontiers éveillée. C’est mon empire.

 

Retour à Calderón et au XVIIème siècle. Une femme ouvre la pièce, une femme déguisée en homme, c’est normal : c’est baroque. Du reste, le travesti est monnaie courante dans les pièces espagnoles, une spécialiste a compté cent treize usages du procédé chez Tirso de Molina![1] Shakespeare aussi aime que ses héroïnes portent la culotte, à l’image de Rosalind dans Comme il vous plaira. L’héroïne de Calderón porte un moins joli nom, elle s’appelle Rosaura, « Rosaure » en français, ce qui n’arrange rien. Il y a de la rose dans ce nom, mais, à mon oreille, le côté saurien l’emporte. Rassurons-nous : comme le dit si bien Juliette : “What’s in a name, that which we call a rose By any other name would smell as sweet” [2]« Qu’est-ce donc qu’un nom? Ce que nous appelons une rose, sous tout autre nom sentirait aussi bon ». Rosaure ouvre donc la pièce avec cette tirade sur la Pologne :

 

Mal, Polonia, recibes

a un extranjero, pues con sangre escribes

su entrada en tus arenas,

y apenas llega, cuando llega a penas.

Bien mi suerte lo dice;

mas, ¿dónde halló piedad un infelice?[3]

 

Pologne, tu reçois bien mal l’étranger,

Puisque tu inscris en lettres de sang

Son entrée sur tes sables blancs,

Et à peine arrive-t-il, que lui arrivent peines et tourments.

Voici la leçon de mon sort tirée;

Mais où l’infortuné trouvera-t-il la pitié ?[4]

 

Il en va de la vie comme de la Pologne, elle nous reçoit dans le sang et n’a pas de pitié. « Y apenas llega, cuando llega a penas », le jeu sur les mots est très bon à cet endroit, les peines font comme une mer qui a son flux et son reflux. Mais où est donc le fameux passage, où  l’on peut lire que « la vie est un songe » ? Il s’agit d’une tirade que Sigismond, autre héros de la pièce avec Rosaure, fait à mi-chemin de la pièce. Les tirades du mi-chemin on toujours un intérêt particulier, c’est à mi-chemin que Dante écrit l’Enfer[5]

 

Yo sueño que estoy aquí

de estas prisiones cargado,

y soñé que en otro estado

más lisonjero me vi.

¿Qué es la vida? Un frenesí.

¿Qué es la vida? Una ilusión,

una sombra, una ficción,

y el mayor bien es pequeño:

que toda la vida es sueño,

y los sueños, sueños son.[6]

 

Je rêve que je suis ici

Chargé de chaînes,

Et j’ai rêvé aussi cette autre vie

Ou je me voyais heureux.

Qu’est-ce que la vie ? Une frénésie.

Qu’est-ce que la vie ? Une illusion.

Une ombre, une fiction,

Presque rien que ce qu’il y a de mieux,

Car la vie toute entière est un songe,

Et les songes ne sont que songes.

 

« La vie tout entière est un songe », qu’en est-il de la mort ? Clausewitz dirait peut-être que la mort est la continuation du songe par d’autres moyens.[7] Cela me rappelle que, pour Shakespeare, la mort est un songe que nul n’ose poursuivre :

 

To die, to sleep;

To sleep, perchance to dream - Ay, there’s the rub:

 For in that sleep of death, what dreams may come

[…]

 

Mourir, dormir; 

Dormir, et peut-être rêver – Ah ! Mais voila :

Dans ce sommeil de mort, quels rêves pourraient nous venir

[…]

 

Mais, si mourir, c’est dormir, vivre, n’est-ce pas être éveillé ? La vie est-elle bien un songe ? Il faut bien un repère pour définir le songe, ou alors tout n’est qu’illusion. Voila le vieux thème platonicien qui ressurgit comme au livre VII de la République. Nous sommes pieds et poings liés au fond d’une caverne et notre vie entière n’est qu’un bal d’ombres[8] portées sur les murs. Heureusement, les plus sages d’entre nous parviennent à se libérer et à monter vers la lumière.

 

Cette idée d’ombre se trouve également exprimée chez Shakespeare, à l’acte V de Macbeth[9]. Le héros sanguinaire vient d’apprendre la mort de sa femme, Lady Macbeth, celle-là même qui l’avait convaincu de commencer sa folle série de crimes. Cela ne lui fait pas grand effet, il faut dire qu’il est déjà un peu parti lui-même. Mais, comme la plupart des fous, il a son moment de lucidité :

 

She should have died hereafter.
There would have been a time for such a word.
Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow
Creeps in this petty pace from day to day
To the last syllable of recorded time.
And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. Out, out, brief candle.
Life’s but a walking shadow, a poor player
That struts and frets his hour upon the stage,
And then is heard no more. It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing.
 [10]


  

Elle n’aurait pas du mourir maintenant;

Pour un tel mot, il y aurait eu un moment.

Demain, demain encore, demain toujours,

Qui s’avance à pas lents, de jour en jour,

Jusqu’à ce que soit écrite la dernière syllabe du temps,

De tous les idiots hier fut la lueur,

Jusqu’à la poussière meurtrière. Brève petite flamme, à Dieu, à Dieu!

La vie n’est qu’une ombre qui divague, un mauvais acteur

Qui se déchaîne et se démène sur la scène à son heure,

Et puis que l’on n’entend plus guère : c’est un conte furieux,

Et plein de bruit, par un imbécile se laissant dire,

Et qui ne veut rien dire.

 

La vie s’incarne, elle est « une ombre qui divague ». Peut-être fait-elle comme lady Macbeth, une crise de somnambulisme ? J’ai dans l’oreille cette superbe scène de délire, mise en musique par Verdi, où l’héroïne revit ses crimes passés. « Una macchia e qui tutt'ora !» « Une tâche, ici, encore ! »[11]. Toutes les héroïnes d’opéra ont tendance à vivre leur vie ainsi, comme un délire : Lucia délire après avoir massacré son mari, Violetta délire parce qu’elle est au dernier stade de la phtisie... Et ces scènes sont toujours les plus belles. La somnambule délire « juste » parce que son fiancé l’a trahie : « Ah! Non credea mirarti si presto estinto, o fior! » « Ah ! Je ne croyais pas te voir flétrir si vite, ô fleur ! »[12] Mais, ça, c’est parce que la somnambule n’a pas lu Ronsard.

 

 Pour conclure sur une note moins éthérée, je n’ai qu’un seul regret: que Gustave Doré n’ait pas « songé » à illustrer la pièce de Calderón, comme il a illustré  Don Quichotte.



[1] Mercedes Blanco, « Tirso de Molina : une dramaturgie du travesti féminin » in Travestissement féminin et libertés

[2] Shakespeare, Roméo et Juliette, II, 2

[3] Calderón, La Vida es sueño, Jornada I, escena I

[4] Toutes les traductions sont des traductions personnelles

[5] Dante, Divine comédie, Enfer, I, 1-2 : “Nel mezzo del cammin di nostra vita, mi ritrovai per una selva oscura” « Au milieu du chemin de notre vie, je me trouvais par une forêt obscure »

[6] Calderón, La Vida es sueño, Jornada II, escena I

[7] « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens »

[8] Le bal des ombres, Ballo delle ombre, très belle pièce de Maurizio Cazzati, contemporain mantouan de Calderón.

[9] La pièce de Shakespeare est antérieure : crée en 1606, publiée en 1623, contre 1635 pour celle de Calderón.

[10] Shakespeare, Macbeth, V, 5

[11] Une tâche de sang, bien-sûr. Lady Macbeth ne fait pas encore de réclame pour Monsieur Propre. Quoi que, ce serait une idée : j’imagine bien Lady Macbeth en obsédée du ménage, errant la nuit dans les couloirs de son château une serpillère à la main.

[12] Bellini a d’ailleurs cette première phrase gravée dans le marbre de sa tombe.

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5 mars 2011 6 05 /03 /mars /2011 20:32

 

 

 

orange-grove-and-mountain-view-small.jpg

 

 

 

 

Aller voir les orangers à Sfax,

La terre asséchée sur son axe

A l’ombre du burnous épais.

Comme la fleur que j’aimais,

Les arbres épars au soleil

Portent le fruit vermeil,

Et le vert tranché de la feuille

Coupée. Autour de ce monde

Sans ombre, une abeille gronde ;

Je suis à Sfax, à l’orangeraie,

Le dix de ce mois de mai.

 

 

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 22:12

 

 

 

418px-Shishkin_na_severe_dikom1.jpg

 

 

 

На севере диком стоит одиноко
      На голой вершине сосна,
И дремлет, качаясь, и снегом сыпучим
      Одета, как ризой, она.

И снится ей всё, что в пустыне далёкой,
      В том крае, где солнца восход,
Одна и грустна на утёсе горючем
      Прекрасная пальма растёт.

 

 

 

Dans le désert du Nord un pin
      Sur une cime abandonnée se tient,
Assoupi, il se balance et la neige doucement
       Lui fait comme un vêtement.

Et il rêve d’un désert lointain,
       se lève le soleil au matin,

Sur le terreau d’une falaise, le cœur gros,
       L’arbre triste porte beau.

 

Mikhaïl Lermontov

 

 

 

 

 

Illustration : Ivan Chichkine, Dans le désert du Nord, 1891

Huile sur toile, 161 x 118 cm, Musée d'art russe de Kiev

 


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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 00:34

 

 

 

800px-Gérôme Eminence grise 1873

 

L'Eminence grise (1873)

Jean-Léon Gérôme

Boston Museum of Fine Arts

 

 



Il est un pas en retrait de Richelieu, qui est lui-même un pas en retrait de Louis XIII : c’est le Père Joseph. Conseiller du conseiller, éminence de l’éminence, rabbin du rabbin : j’aime cette mise en abîme. Une force tranquille en spartiates et robe de bure, qui descend les somptueux escaliers du Palais-Cardinal, méditant tranquillement son bréviaire. Tous ceux qui la croisent s’inclinent avec déférence, même ceux qui la regardent d’en haut se retournent sur son passage. Quel étrange contraste et quel décalage! On s'attendrait à voir tout autre chose à la place de cette tête tonsurée, la mine grise et l'air absorbé. Un ecclésiastique en grand habit, un prince du sang, une beauté qui sait les secrets d’alcôve. Car, voila ce qu'il faudrait pour produire un tel effet. De la splendeur, du lustre, de l'arrogance. En lieu et place, une robe de bure. Comment ? Toute la toile converge vers cette tâche brune ? C'est si commun une robe de bure. Elle pourrait être celle d’un obscure copiste, qui épuise sa vue au fond d’une bibliothèque poussiéreuse. Mais un pauvre moine serait si peu à sa place. Voila pourquoi elle est extraordinaire, cette robe de bure. Gérôme y a écrasé son pinceau, comme on écrase un cigare, c’est par là que la toile prend feu.


L’éclat des puissants éblouit, mais l’éclat du Père Joseph ? Il subjugue. Autant de pouvoir qu’un cardinal, qu’un prince, qu’une maîtresse, sans en avoir aucun attribut ? « L’habit ne fait pas le moine », pense-t-on d’habitude. Parce qu’on pense en ce sens, on voit et on se détrompe ensuite au besoin. Ici, on sait d’emblée ce qui est. Même le courtisant ignorant sait instinctivement en voyant les autres s‘incliner. On sait, mais on ne voit pas, on cherche en vain la cohérence. Et on se demande ce qu’il faudrait voir ? Un détail, un trait du visage austère pourrait-il trahir, révéler le pouvoir ? Le mystère de la révélation, justement. La force de l’invisible. On est obligé de croire sans voir. Une véritable apparition, ce Père Joseph qui semble flotter sur l'escalier de marbre. Un saint ermite, Bernard ou François, qui vient prêcher l’humilité.


Il y a quelque chose d’irréel dans le flottement. Mais l’irréel n’est pas immédiatement surnaturel, ce n’est pas un Christ en majesté, il ne semble pas auréolé d’une gloire particulière. La lumière projetée d’une ouverture barre la toile : voila par où le surnaturel s’infiltre. Elle met à part la figure de ce moine tranquille et lui fait un chemin direct, de bas en haut. Une échelle de Jacob, fragile, éphémère, mais tellement plus fulgurante que les degrés de marbre froid. Aucune sphère ne lui est fermée, puisqu’il est, homme de Dieu, en lien direct avec la plus haute d’entre elles. Il n’use pas ses semelles à gravir des marches. C’est l’inverse de celui qui monte et qui se montre. Fouquet avait ce petit écureuil intrépide sur ses armoiries, et une devise d’équilibriste, quo non ascendet, « jusqu’où montera-t-il ». Fouquet est tombé bien bas. Le Père Joseph descend tranquillement l’escalier. Il est à contre-courant, il est à contretemps. Il descend comme une femme de charge passe la serpillère, sans lever la tête de son ouvrage, quand tous promènent leurs ors et leurs regards étonnés.


Il est bien rare que l’on salue quelqu’un qui descend. Mais on salue bien le Christ, qui est descendu jusqu’aux Enfers pour ressusciter des morts. Un moine est mort au monde, moriendo renascor, « dans la mort, je renais ». C’est parce qu’il daigne descendre, c’est parce qu’il méprise tout cet or, que tout lui est donné. C’est parce qu’il a tout pouvoir sur lui-même, qu’il a tout pouvoir sur les autres. Sur le fond de la toile, l’immense tapisserie aux armes d’un autre homme d’église qui, lui, ne dédaigne pas la pourpre. Une éminence, le cardinal de Richelieu, auquel le Père Joseph ne prête que peu d’attention. Son allégeance première va à son bréviaire. Alors que la foule s’incline vers les armes flamboyantes, il leur tourne le dos.


Voila comment l’éminence grise, l’homme en retrait du monde, est un pas devant tout le monde et crève la toile comme on crève l’écran. Cette peinture est un révélateur, du genre de ceux que l’on utilise pour développer les négatifs…

 


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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 18:10

 

 

 

 


 

 

 

 

 

“Here’s to you Nicola and Bart,

Rest forever here in our hearts

The last and final moment is yours

The agony is your triumph.”

 

(Ennio Morricone/ Joan Baez, Sacco e Vanzetti, 1971)

 

 

 

 

On mouille la tête des prisonniers

Avec une éponge imbibée,

C’est un acte de merci, de charité :

C’est pour que le courant circule mieux.

 

Et ainsi l’eau dégouline,

Sur un front, sur une pauvre poitrine,

Qui ne vivront pas vieux.

Car les voila oints du sceau

 

De ceux qui vont mourir bientôt.

Dedans il pleut à grosses gouttes,

Il pleure sans larme, il pleure sans doute,

Il suinte la peur : c’est la toilette

 

Mortuaire avant l’heure.

C’est cette éponge de vinaigre romain,

Qu’on présenta au Christ en vain.

Oui, ce geste là est d’une cruauté

 

Qu’on ne dit pas. C’est le cri

Muet d’un corps à l’agonie,

C’est vous, Sacco et Vanzetti,

C’est pour vous, Sacco et Vanzetti !

 

Et puis il y a les sangles,

Cuir épais qui a déjà bien servi,

Dont les boucles implacables

Retiennent les sept douleurs.

 

Elles sont imbibées de la sueur

Qui vient aux portes de la mort,

Qui suinte des pores d’un mort.

Ces sangles de cuir que l’on boucle

 

Aux chevilles et aux poignets,

Et dont on sait,

Qu’on ne pourra les desserrer.

Parce que le corps gonfle

 

Quand le courant est passé.

Un corps bleui, enflé,

 Comme celui d’un noyé,

Qui dérive dans le courant.

 

Et puis il y a la silhouette assise,

Impuissante et qui attend.

Les bras écartés, les épaules sises,

La cagoule noire en fait un corps

 

Sans visage, mais même cette

Forme inhumaine et sans tête,

Posée sur la vielle chaise de bois,

Elle fait pitié.

 

Même ce criminel sans pitié

Honni des hommes et des lois,

Sanglé à la vielle chaise de bois,

Il fait pitié.

 

Et s’il était innocent ?

Qu’adviendra-il de son sang ?

Les enfants c’est l’heure du bain,

Le courant circule bien.


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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 21:20

 

 

abdiel2 Gustave Doré 1870

 


 

עֲבְדִּיאֵל

 

“So spake the Seraph Abdiel, faithful found,

Among the faithless, faithful only hee;

Among innumerable false, unmov’d,

Unshak’n, unseduc’d, unterrifi’d

His Loyaltie he kept, his Love, his Zeale;

Nor number, nor example with him wrought

To swerve from truth, or change his constant mind

Though single. From amidst them forth he passd,

Long way through hostile scorn, which he susteind

Superior, nor of violence fear’d aught;

And with retorted scorn his back he turn’d

On those proud Towrs to swift destruction doom’d.”

 

John Milton, Paradise Lost, V. 894-907

 

 

 

 

I. Tenebrae

 

 

Le sol se dérobe sous mes pas,

Tout s’engloutit autour de moi :

C’est l’office des ténèbres

Qui sonne pour ma foi.

Une à une les lueurs se meurent,

Fondant lentement sur mon cœur

Oppressé, dans la noirceur

Où je presse mes pas.

Une à une les lueurs se meurent,

Laissant une main de glace

Etreindre mon cœur :

C’est une main de fer,

Une main d’angoisse,

Et elle tient mon âme corsetée.

Elle la serre, elle l’oppresse,

Elle tient mon cœur

 Et le fait sien,

Jusqu’à plus rien.

Partout du vide, un abîme de néant.

Et même ce vide béant,

Même ce grand rien,

Je ne le vois pas.

 

 

II. Daemones

 


Le rien,

C’est le grand calme

Avant l’essaim.

Satan, le trop aimé,

Pour ne plus aimer jamais,

La Beauté sans âme,

Et l’âme sans beauté,

Satan, au rire d’étincelle qui gronde,

Se frotte les mains.

Bruissant de mille pas,

Se pressent les sévices,

La légion à son service,

Et tout ce grouillement

Incessant guette avidement,

Dans le vide béant,

Les mouvements las

De mon âme éperdue,

Qui ne croit plus.

Un oiseau noir se déploie,

Volant au dessus

D’une mer vague qui me noie,

Et chaque vague de ce grand déluge

Redouble la terrible joie,

De l’ange sans foi

Et sonne le beffroi

De son affreux cortège.

 


III. De Profundis

 


O Abdiel, ô fidèle Séraphin !

Tiens-toi à mes côtés et donne-moi la main,

Jusqu’à la quinzième et dernière heure,

Jusqu’à ce que meure la dernière lueur.

Dépose sur mon front un baiser,

Eclaire pour moi le fond des ténèbres !

Abdiel, je t’en prie, car mon cœur se meurt

Dans le vide qui dévore mes pas,

Abdiel, je t’en prie, reste avec moi !

 


IV. Fortitudo

 


Je suis de la race d’Abdiel,

L’ange fidèle,

Seul au milieu de la foule,

Qui le roule et qui tangue

De ses milles mains exsangues.

Tant de beauté

Contre Lui retournée !

Tant de beauté

Qu’on enchaîne !

Car la foule bruisse de haine.

Ces tours d’orgueil et de vanité,

C’est Satan qu’elles acclament.

Abdiel, fidèle humilié,

C’est le Père qu’il proclame.

Dans un monde infini,

Sans substance et sans chaire,

Il n’est point d’esprit

Qui se trompe ou qui erre.

Quand un ange décide,

C’est à la face de l’eau une ride,

Qui va trouver le bord

De cet instant qu’on nomme pensée.

Car un ange ne connaît pas la mort.

Satan le plus beau, le préféré,

Celui qui voulait trôner en majesté,

Entraine sous son ombre grandiose

Les anges, les Trônes et les Archanges.

Tous suivant celui qui ose,

Tous séduits par le plus beaux des anges,

Contre Abdiel, seul, qui s’oppose.

 


V. Lilium inter spinas

 


Abdiel,

Ô Séraphin  fidèle !

Tous m’ont tourné le dos,

Tiens-toi à mes côtés !

Tous m’ont montré le poing,

Donne-moi la main !

On ne m’a pas fait une âme basse

Pour marcher parmi la masse,

Abdiel, je t’en prie guide mes pas !

Protège-moi de ton bras

Quand ma bouche prononcera

Les paroles honnies de la masse

Des impurs et des sots.

Protège-moi quand mon âme parlera !

 

 

VI. Dolor

 

 

L’ange fidèle frémit d’horreur

Au plus profond de son cœur :

Il voit ses frères se détourner,

Ses frères tant aimés !

Il voit ses frères le rejeter,

Ses frères adorés !

Il reçoit un coup plus tranchant encore :

La douleur du Père !

Aussi porte-t-il le souci sur ses lèvres,

Où se couche un pli amer,

Et la profonde douleur

Qui transperce son regard clair.

Mais il fera front et il tiendra bon

L’amour en larmes est contristé,

L’amour armé s’appelle loyauté.

Il est temps d’avancer

Et de jeter la dignité

Très belle de l’amour blessé

A la face de cette haine déchaînée.

Il avance même s’il ne voit pas,

Dans la nuit de la foi,

Il  n’entend résonner que ses pas.

Jusqu’au bout, il a tenu son regard clair,

Fixe et fier, honneur du Père.

Il est passé au milieu d’eux.

Humilié en majesté,

Abdiel a aimé, Abdiel a pleuré

Mais Abdiel n’a pas pardonné :

Décider change la nature de l’ange

Et les frères déchus ne sont plus que fange.

Celui qui a fait la lumière

Saura renvoyer Satan, lueur de ténèbres,

Au plus profond des mondes informes

Qui font l’inachevé.

 


VII. Fidelitas

 


O Abdiel, ô fidèle Séraphin !

Comme tout semble futile maintenant !

Rien qui ne soit contingent,

Rien qui ne vaille l’Amour,

Car je vois un toujours

Dans un instant d’Amour :

Alors que le temps se dérobe

Il le tient par un pli de sa robe.

Vois comme je dépose à genoux et en pleurs

L’orgueil, la vanité et les vieilles querelles,

Vois comme je me dépouille !

La douleur a brûlé tout autour

De moi, les atours

Dont je m’étais parée,

Du fond de mes ténèbres, j’ai pitié,

Je ne saurais être comme ceux

Qui me haïssent

Je ne saurais être comme ceux

Qui me trahissent :

Mon âme était faite pour aimer.

Sois à mes côtés pour qu’elle porte beau,

Tandis que je passe au milieu d’eux.

Fais-moi aimer, Abdiel !

Dis-moi qu’il est beau

D’être fidèle !

 


VIII. Amor vincit

 

 

« Abdiel, tu as triomphé des ténèbres.

Sous les cieux toute bataille gagnée,

Se réclamera désormais

De l’ange qui ne s’est pas détourné.

Tu porteras le premier coup,

Et, sous ton épée, Satan pliera le genou.

L’ange tant aimé connaitra la douleur,

La peur et les maux qui coulent avec les heures.

Tandis que j’enchaînerai dans les ténèbres,

Celui qui a choisi le rien en voulant tout,

A la tête de mes anges tu marcheras,

Et toi, Abdiel, Amour fidèle, tu vaincras ! »

 

 

IX. Lux Aeterna

 

 

Ô Abdiel, ô Séraphin fidèle,

Ainsi parle ton Père, qui est le mien aussi.

Car je suis de ta race Abdiel,

Et nos âmes, quand elles déchoient

Quand elles renient,

Causent par trop de joie

Au traître qui fit

Un jour naître l’ennemi.

Mais, si le Séraphin splendide,

Dont le pas fait trembler le grand vide,

Si le chef des armées indivises,

Dont le geste commande

A la nuée invincible,

S’il veut bien,

Dans les ténèbres, me tenir la main,

Alors je ne craindrai plus rien.

Et peut-être alors ce rien

Dissipera-t-il le néant ?

Et peut-être au fond du gouffre froid,

Je trouverai cette chose espérée

Qu’on nomme la  foi

Car l’Amour vit en moi

Qui n’est pas né du rien,

Et il n’a de cesse de retourner

Là d’où il vient :

L’Amour multiplié

Qui est

UN

 


[1] Il s’agit, selon le rite tridentin, des offices qui ont lieu les trois derniers jours précédant Pâques et la résurrection du Christ. Pour ces trois offices, les matines et les laudes sont réunies, la fin de la nuit rejoignant ainsi symboliquement le début du jour. La tradition veut que l’on éteigne quinze bougies, une après la lecture de chacun des quinze psaumes de l’office des ténèbres. Le chiffre quinze représente les onze apôtres fidèles, les trois Maries et le Christ.

 

Illustration : Gustave Doré v. 1866

 

 

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22 mars 2010 1 22 /03 /mars /2010 23:23


 

amis


"Tes amis? Enfermez-vous tous pendant une semaine dans une seule pièce, sans rien à manger...

Alors tu verras ce que c'est, les amis!"

Art Spiegelman, Maus (T.1)

 

 

 


La France redécouvre le mal ordinaire à ‘grâce’ à une émission de télévision. Zone Xtrême, le ‘jeu de la mort’ [1], voila comment on appelle cela. On est censé voir jusqu’où les gens sont prêts à aller lorsqu’ils sont ‘contraints’ ou du moins fortement incités par la télévision… Bien-sûr, je pourrais parler des expériences de Milgram, de celles menées dans une prison expérimentale à Stanford. Je pourrais dire que le problème de la soumission à l’autorité est en cause, qu’elle soit télévisuelle, académique, administrative ou même familiale. Je pourrais parler du monstre ordinaire, de la ‘banalité du mal’ engendrée par l’absence de pensée éthique, comme l’expose Hannah Arendt. Je pourrais suivre Max Weber et faire remonter cette ‘absence de pensée’ à la scission entre ‘pensée éthique’ et ‘pensée technique’ qui apparaît avec la Révolution industrielle.  Je pourrais évoquer les cas Fritzl et Eichmann et tant d’autres. Mais, pour comprendre le mal ordinaire, il faut ‘se faire étranger au présent’ comme dirait Nietzsche. Il faut surtout que la norme, la moyenne et la médiocrité vous dégoûte une bonne fois pour toute. Pour comprendre le mal ordinaire, celui qui n’est pas le fait des psychopathes et autres sociopathes, mais des gens qui  se complaisent, il faut en être dégoûté.

 

Pour éprouver ce grand dégoût, il suffit de se souvenir… Souvenir salutaire, je me fais de temps en temps une petite piqûre de rappel. Occupation, Résistance et Libération. Il faut se souvenir des flots de mal ordinaire que les trois, je dis bien les trois, ont engendré. Je ne parle pas des grandes idées, droite ou gauche, des gentils et des méchants, juste des gens ordinaires.

 

Que la France se souvienne comment, sous l’Occupation, des gens ordinaires ont profité, comment ils ont volé, usurpé, dénoncé. « On ne savait pas, on ne s’imaginait pas… on voyait une occasion et comme les temps étaient durs… ». On ne sait pas, mais on se doute. On ne sait jamais rien dans la vie de toute façon, on passe son temps à se douter. Etrangement, ce doute suffit en général à épouser celui-là plutôt que tel autre, à jeter de la nourriture qui a l’air périmée, à ne pas accepter un présent parce qu’on se doute « qu’il y a quelque chose de pas net derrière ».  

 

Que la France se souvienne de la passivité dégueulasse des gens ordinaires, des gens qui profitent, un peu mais pas trop. Etre un salaud à demi, c’est tout ce dont ils sont capables. Il y a un film de 1956, La Traversée de Paris où Gabin croque du collabo profiteur ordinaire :

 

« Non mais regarde-moi le mignon là, avec sa face d’alcoolique et sa viande grise… Avec du mou partout ; du mou, du mou, l’a que du mou ! Mais tu vas pas changer de gueule un jour toi, non ? Et l’autre là, la rombière, la gueule en gélatine et saindoux, trois mentons, les nichons qui dévalent sur la brioche… Cinquante ans chacun, cent ans pour le lot, cent ans de connerie ! Mais qu’est ce que vous êtes venus foutre sur Terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ? » [2]

 

Que la France se souvienne comment à la Libération, des gens ont profité, comment ils ont volé, usurpé, dénoncé. Des gens différents des profiteurs de l’Occupation, parfois les mêmes, avec la même allégresse en tout cas. Ce n’étaient plus les Juifs et autres « nuisibles » que l’on dénonçait, c’étaient les « collabos » et les « salopes » qui avaient couché avec l’ennemi. « C’est des salauds, ils n’ont que ce qu’ils méritent». Sauf qu’on a dénoncé beaucoup d’innocents et quand bien même, comment ose-t-on justifier cette sauvagerie ? Et ce que la foule leur a fait… Ce que la sale foule dégueulasse leur a fait. Il faut absolument lire ce qu’en dit Audiard.

 

« Un escadron de farouches résistants, frais du jour, à la coque, descendus des maquis de Barbès, avaient surpris un feldwebel caché chez la jeune personne. Ils avaient – natürlich ! – flingué le chleu. Rien à redire. Après quoi ils avaient férocement tatané la gamine avant de la tirer par les cheveux jusqu’à la petite place où ils l’avaient attachée au tronc d’un acacia. C’est là qu’ils l’avaient tuée. Oh ! Pas méchant. Plutôt, voyez-vous, à la rigolade, comme on dégringole des boîtes de conserve à la foire, à ceci près : au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés. » [3]

 

Occupation, Libération, Collabos, Résistants, même combat : le champ de bataille du salaud ordinaire! Cela ne se dit pas. Et alors ? Oui, il y avait des gens bien, des gens courageux, héroïques. Oui, il y avait des gens corrects qui se sont abstenus, qui n’ont pas profité, qui ont juste tenté de survivre (mince, mince frontière entre les deux, si vite franchie). Mais il y avait aussi toute cette masse de salauds. Et le salaud était peut-être majoritaire. Alors, il a fallu un grand exorcisme national, perpétué par des gens parfaitement athées ne leur en déplaise. Ce fut l’Epuration comme on dit, bien trouvé ce terme, il sonne presque comme de la propagande nazie. On va épurer un peu la France, la rendre pure donc… Pure de quoi ? Comment fait-on si les juges autoproclamés sont aussi coupables que ceux qu’ils jugent ? Et tous ces vantards qui disent « avoir pris des risques »… Les vrais courageux, les vrais héros ont tendance à être discrets. Ils se rendent compte que parfois, ce sont les circonstances qui ont fait d’eux des héros. Ils se rendent compte qu’ils ont parfois eu de la chance.

 

Et que dire de ces gens qui sont subitement devenus Résistants du jour au lendemain, en 1943 ? Ils aimaient tellement leur pays, qu’ils ont attendu que Moscou leur demande de le défendre pour ‘résister’. On lit la lettre de Guy Môquet dans les écoles. Un jeune homme mort pour la France. Un jeune homme qui avait adhéré à une idéologie, le communisme, qui l’a amené à perdre la vie. Le communisme aurait pu l’amener à tout autre chose. Mais cela, on ne le dit pas. Que dire des Résistants de 1945, des gens plein de bon sens qui ont senti que le vent tournait ? Que dire des Résistants post-Occupation ? Mais si, cela existe, ceux qui ont ‘découvert’ qu’ils avaient résisté bien après l’Occupation.

 

J’ai envie de vomir quand j’entends parler de la Résistance. Il y a fort à parier que ceux qui ont vraiment pris des risques sont morts d’une balle dans la poitrine ou restent silencieux sur leurs actions héroïques. Je vais vous raconter une histoire de Résistance, encore une histoire de gens ordinaires. Il y avait dans une de nos belles provinces françaises un petit groupe de jeunes hommes qui s’étaient institués des « Résistants ». Ils avaient réussi à obtenir des fusils, ils en prenaient grand soin et en étaient très fiers. Ils s’étaient réfugiés dans une ferme et ils résistaient ainsi. Ils jouaient aux cartes, leurs fusils déposés contre le mur. Ils ont été dénoncés. Etre dénoncé pour avoir joué aux cartes autour d’un verre de gros rouge, si c’ty pas triste ça ma bonn’ dame… Un de leurs camarades les a avertis qu’une unité allemande se rapprochait, mais ils ne pouvaient plus fuir. Alors ils ont pris leurs fusils et ils ont attendu, la boule au ventre. L’unité allemande est arrivée tout près. Une petite maison, un carrefour stratégique, tout à fait l’endroit pour cacher des Résistants.

 

Les vilains Allemands ont commencé à tirer sur la maison. Ils tiraient, ils tiraient. Et les Résistants regardaient. Parce que la maison n’était pas la ferme où ils étaient cachés. La maison, c’était celle d’un officier marinier démobilisé, et qui y avait laissé sa femme et ses quatre enfants. Les Résistants se sont dit que c’était le bon moment pour fuir puisque les Allemands étaient occupés et ils se sont discrètement éclipsés. Ouf ! Les enfants et la mère ont pensé à la même chose : fuir. Sauf qu’eux étaient dans la maison du bord de la route. Il y avait un garçon de douze ans parmi les enfants, un garçon qui savait « jouer à la guerre ». Il a dit à ses sœurs : « allez, il faut ramper ! » et il les a entraînées à l’autre bout de la maison, sous les balles. La mère n’a pas bougé, elle a pris des éclats dans les jambes. Le sang à commencé à gicler de partout. C’est fou comme le sang peut gicler par des si petits trous. Une des sœurs à pris un éclat, là, tout près de la carotide, et elle a vu son sang arroser le plafond. Elle avait cinq ans et elle a hurlé : « je vais mourir, je vais mourir ! ». Les vilains Allemands ont compris que ce n’était probablement pas la bonne maison. Ils sont entrés et ils ont vu… Ils ont vu qu’il y avait des balles et des éclats partout. Les chaises étaient toutes percées, le toit était tout percé, la marmite du repas était toute percée… Et puis dans les rais de lumière qui tombaient du toit, il y avait tout ce sang. On s’est occupé des enfants et de la mère. Et le soir quand il est rentré, le père, le sous-officier démobilisé, a du nettoyer tout ça. Dans le rôti de la marmite, il a même réussi à retrouver des éclats de balles.

 

Personne n’avait demandé aux Résistants et à leurs fusils de résister ce jour-là. Personne ne leur avait demandé de résister jamais. Personne ne leur avait demandé d’être courageux. Ce qui eut été appréciable, c’est qu’ils ne demandent pas à une mère et ses quatre enfants de l’être à leur place.

 

Maintenant je vais vous raconter une autre histoire, une histoire toute simple. C’est l’histoire d’un jeune homme de bonne famille toujours dans l’une de nos belles provinces françaises. Elevé dans un grand confort, il n’est pas spécialement prédisposé à supporter quoi que ce soit. Il se marie et a un enfant. Sa femme attend leur deuxième enfant quand la guerre éclate. Il devient officier de l’armée de l’air. Son avion est abattu, mais il a de la chance, il parvient à se poser. Il se pose en territoire ennemi, il devient prisonnier de guerre. On lui fait traverser l’Europe, on l’amène en Allemagne et là, on lui demande de travailler pour l’ennemi. Le jeune homme dit alors tout simplement : « je refuse ». On lui dit que s’il refuse, on va l’envoyer dans un camp et que de ces camps là les prisonniers ne reviennent pas. On lui dit que l’Allemagne va gagner la guerre et que lui restera dans ce camp, toujours. On lui raconte que là-bas, c’est sale, c’est froid, c’est humide, qu’on n’a pas à manger, à peine à boire. Qu’on travaille toute la journée, qu’on se ruine la santé, qu’on y attrape des maladies, qu’on y détruit ses genoux, ses mains… On lui dit qu’il ne pourra pas écrire à sa femme, ni avoir des nouvelles de ses fils. Il dit simplement : « je refuse ». Et il va dans ce camp. Il y reste jusqu’à la fin de la guerre. Parce que la guerre finit bien par finir, et que l’Allemagne ne gagne pas. Ses camarades sont morts, ou ils ont l’air d’avoir vingt ans de plus. Il rentre chez lui. Il ne reconnaît pas sa femme, ni son fils aîné, quand au plus jeune, qui a cinq ans, il ne le connait pas du tout. Il ne sait même pas quel prénom sa femme lui a donné, son fils l’appelle « Monsieur ». Cet homme n’a jamais dit qu’il avait résisté, qu’il avait été héroïque, qu’il avait défendu ceci ou cela.

 

 

[1] Emission sur France 2 du 17/03/2010 reprenant l’expérience de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité.

 

[2] La Traversée de Paris (1956), un film de Claude Autant-Lara avec Gabin et Bourvil.

 

[3] Michel Audiard, Le Figaro-Magazine, 21 juillet 1984. Rivarol 08/09 :

 

« On était bien content qu’ils arrivent, oui, oui, mais pas tant, remarquez bien, pour que décanillent les ultimes fridolins, que pour mettre fin à l’enthousiasme des « résistants » qui commençaient à avoir le coup de tondeuse un peu facile, lequel pouvait – à mon avis – préfigurer le coup de flingue.
Cette équipe de coiffeurs exaltés me faisait, en vérité, assez peur. La mode avait démarré d’un coup. Plusieurs dames du quartier avaient été tondues le matin même, des personnes plutôt gentilles qu’on connaissait bien, avec qui on bavardait souvent sur le pas de la porte les soirs d’été, et voilà qu’on apprenait – dites-donc – qu’elles avaient couché avec des soldats allemands ! Rien que ça ! On a peine à croire des choses pareilles ! Des mères de famille, des épouses de prisonnier, qui forniquaient avec des boches pour une tablette de chocolat ou un litre de lait. En somme pour de la nourriture, même pas pour le plaisir. Faut vraiment être salopes ! Alors comme ça, pour rire, les patriotes leur peinturluraient des croix gammées sur les seins et leurs rasaient les tifs. Si vous n’étiez pas de leur avis vous aviez intérêt à ne pas trop le faire savoir, sous peine de vous envoyer devant un peloton également populaire.

 

Je conserve un souvenir assez particulier de la libération de mon quartier, souvenir lié à une image enténébrante : celle d’une fillette martyrisée dentée, disloquée, le corps bleu, éclaté par endroits, le regard vitrifié dans une expression de cheval fou, la fillette avait été abandonnée en travers d’un tas de cailloux au carrefour du boulevard Edgard-Quinet et de la rue de la Gaité, tout près d’où j’habitais alors. Il n’y avait déjà plus personne autour d’elle, comme sur les places de village quand le cirque est parti. Ce n’est qu’un peu plus tard que nous avons appris, par les commerçants du coin, comment s’était passée la fiesta : un escadron de farouches résistants, frais du jour, à la coque, descendus des maquis de Barbès, avaient surpris un feldwebel caché chez la jeune personne. Ils avaient – natürlich ! – flingué le chleu. Rien à redire. Après quoi ils avaient férocement tatané la gamine avant de la tirer par les cheveux jusqu’à la petite place où ils l’avaient attachée au tronc d’un acacia. C’est là qu’ils l’avaient tuée. Oh ! Pas méchant. Plutôt, voyez-vous, à la rigolade, comme on dégringole des boîtes de conserve à la foire, à ceci près : au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés. Quand ils l’ont détachée, elle était morte depuis longtemps déjà aux dires des gens. Après l’avoir balancée sur le tas de cailloux, ils avaient pissé dessus puis s’en étaient allés par les rues pavoisées, sous les ampoules multicolores festonnant les terrasses où s’agitaient des petits drapeaux et où les accordéons apprivoisaient les airs nouveaux de Glen Miller. C’était le début de la fête. Je l’avais imaginée un peu autrement. »


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20 mars 2010 6 20 /03 /mars /2010 14:08


214px-Langer_Kerl_Schwerid_Rediwanoff.jpgSchwerid Rediwanoff, grenadier d'origine moscovite
ayant intégré le 'Régiment des géants'.




Financial Times, 17 mars 2010


Nomura has for the first time appointed a foreigner to its executive management board in a shake-up aimed at building the Japanese group’s credentials as a global investment bank.

Une brève qui me rappelle qu’à Londres, j’ai travaillé pour une banque japonaise. Etait-ce Nomura ? L’histoire ne le dit pas. Que faisais-je au juste ? L’histoire ne le dit pas non plus. Je peux dire néanmoins que, contrairement à Amélie Nothomb, les vilains Japonais ne m’ont pas fait nettoyer les toilettes. D’ailleurs, c’eût été trop banal de travailler avec des Japonais, il fallait faire original, j’ai donc travaillé avec un Iranien et un Allemand.

Je me souviens bien de Monsieur l’Iranien : la cinquantaine, petit et trapu, assez sanguin, plutôt bien en chair(e). Voix grave, abondante barbe poivre et sel, le genre d’homme qui aime vous faire sentir son autorité. Son prénom signifie ‘lion’ en arabe et il faut bien dire qu’il avait quelque chose de léonin. Il intimidait sérieusement les petits branleurs jeunes gens très prometteurs avec lesquels nous travaillions, et comme on dit, ‘ce n’était pas du luxe’. Le monsieur avait de la fantaisie, il arborait régulièrement de magnifiques chaussettes de couleur vive. Comme il avait un certain embonpoint et que de ce fait son pantalon remontait bien haut quand il s’asseyait, on pouvait les admirer à toutes les réunions. C’est amusant, j’ai rencontré à Paris dans une branche différente un monsieur Indien assez semblable. Mais la fantaisie de ce monsieur, c’était la sonnerie de son portable : le rire tonitruent de sa fille. Nous avons tous nos fantaisies…

Mon second interlocuteur était un Allemand issu de la noblesse prussienne, aussi grand que Monsieur l’Iranien était petit. Il aurait pu faire partie du ‘Régiment des géants’ [1], une fantaisie de l’Empereur Frédérique Guillaume Ier, qui aimait à ce point les hommes de grande taille qu’il s'en était constitué un régiment entier. Tiens, et si Monsieur l’Iranien avait fait parti d’un régiment ? Il aurait pu être un petit piquier trapu dans le défilé donné par le Shah pour célébrer la grandeur de la Perse
[2]…  Mais je m’égare. Revenons à Monsieur le Prussien: très haute taille, et se tenant bien droit, bien proportionné, cheveux blonds foncés, yeux bleu pâle, et il faut bien le dire, légèrement globuleux, le nez aquilin, un peu pointu. Il y a quelque chose de fade dans le physique prussien, comme un manque de caractère. Ces gens-là sont nés pour obéir… Selon le mot de Mirabeau, « la Prusse ce n’est pas un état qui possède une armée, c’est une armée qui a conquis une nation ».

Mais, il faut reconnaître à Monsieur le Prussien de grandes qualités. Outre qu'il aurait remplacé avantageusement, au bras d’une jeune femme, un certain nombre de crevettes charmants jeunes hommes, c’était un jeune monsieur très correct. Ponctuel, affable, policé,  il avait une tenue impeccable. Il avait même, je crois, une certaine gentillesse, c’était cela sa fantaisie. Et il maîtrisait parfaitement les trois langues, anglais, allemand et français. Si les jeunes gens prometteurs avec lesquels je travaillais avaient pu avoir ne serait-ce qu’une seule de ces qualités… Il ne faut pas trop en demander. Un jour où nous déjeunions ensemble, nous avons parlé de ses études au sein d’une prestigieuse école de commerce française bien implantée en Allemagne. Il en était assez fier. Il m’a dit qu’il y avait rencontré sa femme. Je lui ai donc demandé si elle est française. Léger mouvement de recul : « oh non, non, elle est allemande ». Un peu plus et il ajoutait : « bien-sûr ». Bien-sûr, il avait été vacciné par ses années d’études...


Et de fait, Monsieur le Prussien ne faisait guère confiance aux petits branleurs jeunes gens très prometteurs. Il avait donc décidé de les mettre mal à l’aise dès le début. Il ne leur avait rien fait servir à boire ni à manger, comme c’est l’usage entre personnes civilisées. Il les avait contraints à rendre compte et à faire régulièrement le point sur l’état d’avancement de leurs projets. Sévère et exigeant, mais juste, à l’allemande. Strict et froid, mais capable de s’enthousiasmer pour du travail bien fait, comme ces gens qui ont pour mot d’ordre : ’on a rien contre vous les enfants pourvu que vous travailliez comme on veut’. Il y avait, parmi les jeunes gens prometteurs, un Italien et une Polonaise, qui étaient effectivement très prometteurs, et puis deux Français ,qui étaient prometteurs 'à la française.' Ces jeunes personnes pensaient tout naturellement que leur charme, le prestige de leur école, et leur indéniable bagout leur ouvriraient toutes les portes et qu’il leur suffirait de sourire un peu et de baratiner plus encore, pour que ces bons Messieurs de la banque sourient à leur tour. La French attitude dans toute sa splendeur... Heureusement que Monsieur le Prussien était là.



[1] Postdamer Riesengarde, le 'Régiment  des géants' qui théoriquement n’admettait les hommes qu’à partir d’1m88, et qui en pratique devait s’accommoder de recrues légèrement plus petites. L’Empereur Frédérique Guillaume Ier ne mesurait lui-même qu’un mètre soixante. Pierre le Grand lui envoya quelques uns de ces géants, dont le grenadier Rediwanoff, pour le remercier de la Chambre d’ambre.

[2] Le fameux défilé de 1971, vingt-cinq siècles d’histoire vous contemplent, de Darius à 'l'Iran moderne'. Cela n’avait pas trop plu aux imams : trop de place accordée aux mécréants de l’empire perse et pas assez aux héros (héraults) de la conquête musulmane.

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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 00:43


 

 

Georges Moustaki, Le Métèque

 


Métro parisien, octobre 2009. La rame arrive à quai, je regarde ma montre, il est vingt et une heures trente, c’est parfait j’aurai encore le temps de travailler ce soir. Je monte dans le wagon au moment où descend un trio de guitaristes. Toujours ces mendiants dans le métro parisien. C’est normal, nous sommes sur la ligne six, il faut divertir le touriste entre Etoile et Nation. Je m’apprête à m’installer sur une banquette, mais l’homme assis en face a attiré mon attention. Il invective les guitaristes, je ne dirais pas qu’il vocifère, mais presque. Je lui donne dans les soixante ans, cheveux blancs, assez grand, une certaine corpulence, un visage et des mains qui trahissent un travail, voire une vie passée au grand air. Il porte un pull-over de grosse laine avec un motif géométrique et un vieux velours. Ce n’est pas un clochard au sens strict, mais il n’est pas complètement à sa place parmi les usagers habituels du métro parisien. Le grand-père d’Heidi est descendu de sa montagne.

Trêve de considérations inutiles. Il est agité, il a peut-être bu, il est probablement un peu dérangé, mieux vaut ne pas m’installer en face de lui. Pourtant, je décide de m’asseoir quand même. Je sais à quoi m’attendre, je serai sur mes gardes voila tout ; en plus je sors de mes deux heures d’entrainement quotidien, je suis tout à fait dans l’état d’esprit qui convient à ce genre de situation. En fait, il y a une chose qui m'intrigue: à propos des guitaristes, il a dit assez distinctement : « c’est le Hamas, c’est de l’argent pour le Hamas ». Personne ne dirait cela. Pas dans le métro, pas à voix haute, pas un homme de son âge. Il n’est clairement pas français, d’ailleurs il ne parle presque pas français, il a un fort accent d’Europe de l’Est. J’ai jeté un œil sur les guitaristes avant qu’ils ne descendent et j’ai vu qu’effectivement, il ne s’agissait pas des habituels Roumains. J
e ne m’y avancerais pas à dire que c’étaient effectivement des Palestiniens, mais il y avait du vrai quand même. Le grand-père d’Heidi n’était pas complètement fou.

Je m’assieds en face de lui, je n’évite pas son regard, le plus naturellement possible. Il continue sur sa lancée : « il faut voter Liberman ». Là, on va de surprise en surprise. Enfin, façon de parler, parce qu’en fait cela complète bien le tableau : anti-palestinien et pro-Liberman. Le crier haut et fort dans le métro parisien en revanche, c’est inédit. Il s’est calmé et s’adresse désormais directement à moi, l’attention des gens autour de nous est retombée. « Tu connais Liberman ? » Je lui fais signe que oui. Oui, je connais Liberman. La question d’après, immanquablement, un ton plus bas, je l’ai plus devinée que comprise : « t’es juif ? ». J’acquiesce, je veux la suite. Il poursuit : « moi, ashkénazim ». Je souris. Evidemment, Liberman oblige. Je prends l’initiative : « Vous êtes Russe ? Vi russki ? ». Non, il n’est pas russe, il est bulgare, mais oui, il parle russe. Russe, bulgare, français et quelques langues balkaniques, mais ni l’allemand, ni le yiddish (après tout pourquoi pas ?), ni l’hébreu. Une chose est sûre : je ne suis pas en présence d’un érudit. Mais, je ne desespère pas de rencontrer un jour le Chouchani du XXIème siècle dans le métro parisien. Si c'est écrit, c'est écrit, d'autant que lui n'a rien écrit...

Il me parle très vite en russe, avec, je suppose, un certain accent bulgare, quoique, pour autant que je puisse en juger, son russe est bien meilleur que son français. Il me parle d’un acteur ashkénaze, je ne parviens pas à saisir pas son nom, trop de bruit autour de nous. Alors, il sort une grosse liasse de sa poche, une liasse d’articles de journaux. Retour au pays d'Heidi. Il est pourtant loin, le temps où l’on portait ses papiers en liasse, reliés par une grosse ficelle. Il en déplie un. « Daniel Auteuil, ashkénazim », me dit-il. En effet. Charles de Gaulle Etoile, terminus. L’échange n’a duré que cinq à dix minutes. Nous nous séparons.  Etonnant, une des multiples figures du juif errant.

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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 15:06


 


Antonin Dvorak, Symphonie No. 9 en mi mineur Op. 78, IV. Allegro (1893)

Berliner Philharmoniker, dir. Herbert von Karajan (1973)

 


Une ville côtière du Sussex, août 2004. Je me promène avec Ruben sur le front de mer, sous un ciel de métal liquide. J’ai envie de soulever le couvercle nuageux pour voir enfin le « vrai ciel ». La mer elle-même semble se finir à la ligne d’horizon, difficile de croire qu’elle s’étende encore sur des centaines de milles jusqu’aux côtes normandes. Elle ressemble à un long ruban vert-gris, vert-de-gris, blanchi sur le bord qui touche la plage de galets. Elle n’est pas trop agitée, mais elle n’a pas l’air amical. C’est comme si cette énorme masse liquide disait : ‘imagine un peu ce dont je suis capable pendant la tempête’. Nous avançons dans la lumière grise, le vent souffle avec constance, je n’entends pas tout ce que Ruben me dit. Il parle de la chasse je crois. C’est un chasseur passionné, il bat la campagne dès qu’il le peut avec son fusil et ses deux chiens. D’ailleurs, les chiens nous précèdent dans notre promenade, il leur donne des ordres avec son sifflet à ultra-sons. Je referme un peu ma veste, on a beau être en août, il ne peut pas faire chaud avec un vent pareil. Mais, au moins, on respire.

En fait, je respire pour la première fois de ma vie. Je suis loin de tout et de tous, je suis hors de tout cadre, je suis ‘en vacances ‘. Certes, j’ai quelques obligations, j’ai une rentrée à préparer et je ne sais pas ce qui m’attend... Mais, je peux faire ce qui me chante, personne pour voir et encore moins dire quoi que ce soit. Je réside chez Ruben et Morwenna, à quelques centaines de mètres d’une immense plage de galets, dans une belle maison victorienne avec bow windows. Derrière l’une de ces bow windows se trouve ma chambre, au premier étage. Quand je rentre le soir, j’y monte en attendant le dîner. Je m’installe à la table et je travaille. Je travaille mon anglais, cela fait partie du plan : je ne veux pas parler seulement bien, avec une grammaire correcte et un bon vocabulaire, je veux la perfection (rien que ça !). Il faut parler avec les tournures et l’esprit qui font que même un Anglais n’y entendra aucune différence. Et pour cela, il faut s’imprégner, lire, encore et toujours, parler, répéter à voix haute ce que l’on sait par cœur. Comprendre par des œuvres littéraires comme par des  éléments insignifiants de la vie quotidienne, des choses bien plus profondes, c’est cela l’esprit de la langue.

Et justement, qu’est-ce que j’écoute comme musique, quelque chose de typiquement anglais pour me mettre dans le bain ? Tallis, Byrd, ou plus moderne peut-être : Benjamin Britten ? A vrai dire, pas du tout. J’écoute Dvořák, la Symphonie du Nouveau Monde. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai besoin d’entendre le scherzo et l’allegro. Etrange, j’écoute la Symphonie du Nouveau Monde alors que je me trouve dans l’ancien monde, la vieille Angleterre. Et encore, je ne suis pas dans la partie la plus vivante de cette vieille Angleterre. Je suis chez les vieilles gloires de la côte d’azur britannique, dans ces stations balnéaires encore à la mode il y a une trentaine d’années et tombées en désuétude depuis. Au temps de leur splendeur, ces villes côtières recevaient des visiteurs de marque, les partis politiques y tenaient leurs congrès. En 1984, c’est au Grand Hotel de Brighton que Margaret Thatcher se trouvait, quand a eu lieu l’attentat de l’IRA auquel elle échappa de justesse. Un 12 octobre pour être exacte, quelques jours plus tard et cela aurait été l’anniversaire de la victoire de Trafalgar. D’ailleurs, le HMS Victory, le bateau de l’amiral  Nelson, qui a laissé la vie dans la bataille, se trouve lui-aussi amarré sur la côte, à Portsmouth, pas loin de là où je réside. Mais cet ancien monde, les airs désuets du Royal Pavilion et du Brighton Pier, les plages de galets baignées de lumière grise, c’était mon nouveau monde à moi. Cela aurait pu être en un autre endroit, mais c’est là que j’ai découvert la liberté, le vol en apesanteur sous un ciel plombé.

Alors, oui, j’écoutais un compositeur tchèque, un Bohémien, au sens propre. Et non, je ne menais pas la vie de bohème, loin de là. C’étaient des vacances (trop ?) studieuses… Quand on a une vie très contrainte, un léger relâchement nous semble une folle liberté, voila tout. J’écoutais cette symphonie de Dvořák, qui est sa neuvième. La neuvième de Beethoven, c’est l’hymne à la joie. Je ne dirais pas que je ressentais à ce moment de la joie : trop de contraintes m’attendaient encore et j’en avais une conscience suraigüe. Mais, j’avais réussi à temporiser mes inquiétudes, à me concentrer sur la tâche présente et je croyais apercevoir comme un avant goût de ce que pourrait être ma vie d’après. J’avais décidé ce voyage de manière purement rationnelle, parce que c’était nécessaire, j’avais peur pour la suite, et en même temps, je me surprenais à éprouver… Du plaisir ? Un genre de sérénité ? De la légèreté, peut-être même un peu d’insouciance. Quelque chose de très différent de d’habitude en tout cas. Allegro moderato.

 

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L'orange Maltaise

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  • : « Il pourrait se trouver, parmi [mes lecteurs] quelqu’un de plus ingénieux ou de plus indulgent, qui prendra en me lisant ma défense contre moi-même. C’est à ce lecteur bienveillant, inconnu et peut-être introuvable, que j’offre le travail que je vais entreprendre. Je lui confie ma cause ; je le remercie d’avance de se charger de la défendre ; elle pourra paraître mauvaise à bien du monde ! » (Mémoires de la Duchesse de Dino, 1831)
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