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26 août 2009 3 26 /08 /août /2009 23:34






Dans la série le Chapelier prend le train, voici l’Angleterre. Très prévisible l’Angleterre, certes. Mais il se trouve que Le Chapelier en a une expérience relativement approfondie. Le Chapelier vous aurait bien promené sur la côte d’Azur britannique, entre Brighton et Portsmouth, mais cela a un petit côté désuet. Il ne voudrait pas vous donner de son pays l’image de stations balnéaires désertes traversées de personnes du troisième âge en villégiature[1]. Il s’est dit que vous préféreriez peut-être entendre parler des trains londoniens, ceux qui conduisent les futures personnes du troisième âge des banlieues chics au cœur financier[2] du pays, la City.

 

 

L’Angleterre est réputée pour ses trains. N’oubliez pas en effet qu’il s’agit du marché le plus libéralisé au monde en la matière. Comme chacun sait, la libre concurrence jouant, le marché s’autorégule et la qualité de service augmente. Ainsi les diverses compagnies qui opèrent dans la région de Londres le font-elle avec sérieux et compétence. Non contentes de proposer des trains fiables et à l’heure, elles mettent l’accent sur la diffusion de l’information  et le confort de l’usager. Le Chapelier peut en témoigner.

 

Vous apprécieriez sûrement par exemple un train qui change de quai à quatre heures du matin en passant quai numéro deux alors que le tableau des départs indiquait clairement le quai numéro un ? Vous aimeriez encore plus si j’ajoutais qu’il y a une jolie passerelle à dix mètres du sol qui relie les deux quais et à laquelle on accède par des escaliers bien raides La plus courte distance entre deux points étant encore la ligne droite, on épargne ainsi un trajet inutile aux voyageurs. Cette passerelle est en métal peint, par temps froid, elle est entièrement verglacée. Le glissement en est grandement facilité. Vous n’imaginez pas le temps gagné, surtout à la descente. La compagnie qui opère les trains pour St Pancras gagnerait à indiquer que ses trains font un arrêt à Saint Potin[3].

 

Il est donc quatre heures du matin, et vous vous interrogez : un train vient de rentrer en gare quai numéro deux, c'est-à-dire le quai réservé aux trains pour l’aéroport de Luton en direction du nord. Mais, il n’y a pas de train prévu pour Luton avant une demi-heure. De plus, il est exactement l’heure de votre train pour St Pancras en direction du sud. Vous concluez qu’il s’agit soit d’un train pour Luton à la mauvaise heure, soit d’un train pour St Pancras sur le mauvais quai. Si vous montez dans le train de Luton, vous vous embarquez pour une heure de voyage. D’un autre côté, les trains sont ponctuels à cette heure et si le train pour St Pancras n’est pas quai numéro un maintenant, il n’y a guère de chance qu’il y soit plus tard. Le train roule-t-il à contresens ? Se pourrait-il, que le train magique d’Harry Potter parte vers Luton, au nord, mais arrive quand même à St Pancras au sud ?

 

Rappelons qu’il n’y a qu’un train toutes les demi-heures et que si vous ratez celui-ci, vous raterez votre Eurostar, et par conséquent toute votre journée à Paris. Vous avez très exactement soixante secondes pour franchir la passerelle et courir sur le quai d’en face avec vos valises, de préférence. Mais, on ne vous en voudra pas trop si vous les abandonnez. Avec un peu de chance, on déclenchera une alerte au colis piégé qui bloquera le trafic pour quelques heures. Ceci n’augmentera vos chances d’avoir votre Eurostar, mais vous aurez la satisfaction de savoir que d’autres personnes auront également raté leur train et tout cela grâce à vous[4].

 

Evidemment, vous êtes quelqu’un de raisonnable, mais, le Chapelier fou ne l’est pas. Il trouva tout naturel que le train change de quai à quatre heures du matin sans que le changement ne soit annoncé. Il se demanda même pourquoi il ne s’arrêtait pas quai numéro 1 ½, le quai qui n’existe pas[5]. Cela aurait tellement simplifié les choses. Il trouva tout à fait faisable de courir en soixante secondes la passerelle verglacée avec ses bagages. Le Chapelier monta dans le train sur le quai de Luton, aéroport excentré, et se retrouva à St Pancras, gare ferroviaire du cœur de Londres. En plus, il n’avait même pas eu à se fatiguer. Comme c’était la période des fêtes de fin d’année, « l’esprit de Noël »[6] avait porté ses bagages dans les escaliers. La compagnie gagnerait à préciser qu’elle met à disposition des employés pour aider les voyageurs. D’ailleurs une autre fois, alors que le Chapelier se rendait à l’aéroport de Luton pour gagner l’Irlande et qu’il se trouvait une fois encore dans l’obligation de courir dans les escaliers verglacés, ce sont les Leprechauns qui ont porté ses bagages[7].

 

Le Chapelier pourrait aussi vous raconter cette plaisante soirée où il a eu la bonne idée de s’endormir dans le train censé le conduire de la City à Hampstead, banlieue chic du nord de Londres. Rater la magnifique gare de West Hampstead et ses 4 voies en plein air signifiait se retrouver à la prochaine station, à une cinquantaine de kilomètres, dans le Hertfordshire. Rien de tel qu’un peu de tourisme après une bonne journée de labeur à la City. Du reste, le Chapelier était toujours tenté de rester dans le train. En particulier le matin, lorsqu’il lui fallait descendre à City Thames Link au lieu de continuer jusqu’à Brighton pour aller s’aérer l’esprit en se promenant face à la Manche agitée d'une légère brise marine. Mais il résista vaillamment.

 

Peut-être voudriez-vous savoir à quoi ressemblent les gens qui prennent ces trains qui conduisent de la banlieue de Londres à la City ? Au risque de vous décevoir, on voit surtout des quotidiens gratuits grands ouverts et des mains plus ou moins boudinées s’y accrochant comme à une feuille de paie. Sauf que vous pouvez parier que les feuilles de paie ne finissent pas abandonnées sur un siège aussitôt qu’elles ont été lues. Preuve s’il en est que les passagers du First Capital Connect estiment à leur juste valeur les faits de qualité douteuse dont ils se repaissent.

 

Si le Chapelier ne salissait pas ses gants avec les quotidiens gratuits, il se livrait néanmoins à un jeu fort amusant : saisir le sens d’un article à partir de brides lues sur les journaux de ses voisins. C’est très mal de regarder par-dessus l’épaule de son voisin me direz-vous. Bien évidemment, mais quand tout le monde est debout dans le wagon, il faut bien que quelqu’un se sacrifie et laisse les autres ouvrir leur journal. Quel sens civique, Chapelier, quel dévouement !

 

Grâce aux quotidiens gratuits déployés par les autres voyageurs, le Chapelier a un peu rattrapé sa totale inculture. Il connaît désormais Amy Winehouse et un certain nombre de personnalités à scandale britanniques. Lundi matin : Amy Winehouse dans une épicerie. Mardi matin : Amy  dans une épicerie achetant une boite de petits pois. Amy anorexique ! Mercredi matin, Amy dans une autre épicerie achetant des fraises. Amy enceinte ! Jeudi matin, Amy achetant deux boites de corn flakes. Amy boulimique ! Vendredi matin, Amy en boîte sur l’étagère de l’épicerie. Vous hallucinez, c’est normal en fin de semaine. Vous feriez mieux de faire comme Amy et d’entrer en cure de réhab. Certes, en français correct, on devrait dire "cure de désintoxication". Mais cure de "réhab", dérivé de l'anglais "rehabilitation", sonne tellement mieux.

 

Mais il y a bien sûr tant d’autres informations intéressantes. dans les quotidiens gratuits  - notez au passage que les quotidiens payants sont en général du même acabit -. Les adieux du Prince Harry à sa petite amie, petite amie effondrée. Le Prince Harry en Afghanistan, pauvre petite amie esseulée. Le Prince Harry rentre d’Afghanistan, petite amie ravie. Le Prince Harry retrouve sa petite amie, petit couple heureux. Le futur mariage du Prince Harry avec une autre petite amie Et, bien sûr, les crimes en tout genre. Non pas que les deux soient liés. A vrai dire, ils sont, comme qui dirait négativement corrélés. Lorsque ni le Prince Harry, ni la princesse Amy ne font parler d’eux, c'est-à-dire quand il passent une journée sans bouger, sans parler, ni même sans respirer, il ne reste plus que les crimes pour faire une jolie une. Et là, on a l’embarras du choix : opteriez-vous pour le tueur de l’arrêt de bus, pour le mari qui violente sa femme, pour la femme qui violente son mari, pour la femme qui empoisonne son mari à petit feu, pour la femme qui maltraite ses enfants, ou pour la femme qui exploite les enfants que lui confient les services sociaux ? Mais peut-être préféreriez vous le jeu collectif. Dans ce cas, vous aurez encore les faux-taxis violeurs de femmes sans défense, les gangs armés de gamins de moins douze ans et les gangs armés de gamins de plus de douze ans.

 

Après avoir élevé son âme par ces saintes lectures, le Chapelier se plongeait dans les rapports de la SBB, de la SNCF, de la Deutsche Bahn, de Trenitalia, de la NSB et de tant d’autres compagnies européennes qui seraient bien heureuses de jouir de l’excellente réputation des compagnies anglaises. En effet, le Chapelier aime tellement les trains que même confortablement installé dans son bureau de la City, il s’occupait encore d’un projet d’investissement dans le matériel ferroviaire en Europe. Il a donc supporté les rapports techniques sur le confort des voyageurs, mais aussi le confort du fret, car il est très important que le fret se sente à son aise. Un projet tellement européen. Exécuté pour le compte d’une grande banque japonaise. Très londonien en somme.



Amicalement vôtre,
Le Chapelier.

A suivre...


[1] Le Chapelier fut traumatisé par la réaction d’un enfant français entendue dans la rue à Brighton :

- « Maman, pourquoi  il y  tous ces vieux en fauteuils roulants ici ? »

- « Mais enfin ma chérie, tu ne voudrais tout de même pas qu’ils restent chez eux ? »

- « Si ».

Il faut préciser que les fauteuils roulants et autre déambulateurs sont monnaie courante Outre-manche, ce qui favorise dans une certaine mesure l’autonomie des personnes âgées, ou comme on dit « autonomy of the elderly with disabilities ».

[2] Que l’on aime ou non le style très particulier du Chapelier,  il faut lui reconnaître un certain sens de l’oxymore.

[3] Tout comme Saint Pancras, Saint Potin, évêque de Lyon, martyrisé. Il fut  précipité du haut des marches de la cathédrale. Déjà fort avancé en âge, il mourut suite aux mauvais traitements dont il fut victime.

[4] Le Chapelier s’adresse à des Français, c'est-à-dire à des gens qui acceptent que le sort leur soit défavorable, pourvu qu’il le soit également à d’autres, quitte à l’aider un peu. Il faut pardonner au Chapelier ce genre d’opinions tranchées et arbitraires. Il a peu le sens de la nuance.

[5] Laisser pour une fois le Chapelier sacrifier à la mode et indiquer qu’il est fort possible que ce « quai numéro 1 ½ » soit inspiré du quai 9 ¾ de J.K. Rowling. Après tout, c’est en partie aux trains britanniques que l’on doit les aventures d’Harry Potter.

[6] « Christmas spirit », l’ « esprit de noël », si chère à nos amis anglo-saxons, n’est bien sûr pas un « esprit » qui aurait pu aider le Chapelier à faire quoi que ce soit, mais désigne simplement l’ambiance de noël. Le Chapelier vous affirmera le contraire. Peut-être a-t-il trop lu Charles Dickens étant enfant.

[7] Les Leprechauns sont les lutins traditionnels du folklore irlandais.

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26 août 2009 3 26 /08 /août /2009 09:45






Grüezi!  Dans la série le Chapelier prend le train, voici la Suisse. Il va s’en dire que cette série risque fort d’être ennuyeuse comme un voyage en train. Elle est spécialement dédicacée aux vaches et autres bovidés qui, on le sait, ne s’ennuient pas en regardant passer les trains.

 

 

Le Chapelier ne va pas parler comme s’il avait parcouru la toute la Suisse en train, ce qui serait plus difficile qu’il n’y parait étant donné la densité du réseau ferroviaire helvétique. Non, le Chapelier ne connaît les trains suisses que de Zürich à Sankt Gallen. Il connaît aussi la SBB, Schweizerische Bundesbahn pour les intimes, la compagnie de train qui opère sur cette ligne. Et ce, en raison, horresco referens, d’un douloureux et laborieux travail effectué à Londres, mais c’est une autre histoire. Voici donc une petite aventure qu’il a vécue sur cette ligne  Zürich - Sankt Gallen.

 

Le périple du Chapelier commenca à l’aéroport de Zürich. La journée déjà bien avancée, il devait se rendre à Sankt Gallen avant la nuit. Il prit donc le train conduisant de l’aéroport à la gare. Un train très propre et ultramoderne, très suisse allemand en somme. Il eut le plaisir d’entendre les « yodlements » et autres meuglements pittoresques diffusés par les haut-parleurs pour accueillir les visiteurs. Une façon sympathique de rappeler aux voyageurs qu’ils avaient regagné le plancher des vaches. A la gare, le tableau d’affichage des départs indiquait un train pour Sankt Gallen en cinq arrêts : Winthertur, Wil, Uzwil, Flawil, et Gosseau. Il ne restait plus guère de temps avant le départ. Mais, préférer ces wils arrêts aux vingt arrêts du train suivant eut été nettement plus kon[3].

 

Le Chapelier a donc pris un billet à la va-vite, sans prendre le temps de bien vérifier la destination, et est monté dans le train. Il s’est dirigé dans la voiture-bar pour prendre un café en attendant le passage du contrôleur. A vrai dire, il espérait secrètement l’éviter, tout en ne se faisant guère d’illusion. Sur un trajet aussi long en Suisse, il était impossible qu’il ne soit pas contrôlé.

 

Et de fait, le contrôleur, qui se révéla être une contrôleuse, finit par passer. Le Chapelier avait eu le temps d’imaginer la stratégie à adopter. Il entendait être l’incarnation de la bonne foi, l’archétype de celui qu’on ne peut pénaliser sans un pincement au coeur. Le fonctionnaire suisse allemand ne fait typiquement pas cas de ses pincements au coeur, cela n’avançait donc pas à grand’chose, mais tout de même. Il voulait s’excuser d’emblée. Besser eine schlechte Entschuldigung als keine… Mais on dit aussi besser keine Entschuldigung als eine schlechte[4]. L’art de se contredire soi-même, ce pauvre Chapelier n’était pas plus avancé. Il n’en oubliait pas moins qu’il devait laisser transparaître un accent français suffisamment marqué. Le genre d’accent ni trop faible, ni trop fort, qui dirait : « regardez, je fais des efforts » mais aussi : « je ne suis pas Allemand, à moi aussi cette langue sert d’intermédiaire[5] ». Le Chapelier s’inspirait peut-être de Nantas, personnage d’une nouvelle de Zola qui, devant être reconnu comme un honnête étudiant pauvre mais studieux, s’achète un costume d’occasion, usé mais propre.

 

Enfin, il est peu probable qu’il ait jamais entendu parler de Nantas. Revenons à la contrôleuse. Elle prit le billet et écouta attentivement. Puis elle demanda au Chapelier son adresse. Il commença par donner son (ex-)adresse de Londres. Une adresse où l’on habite plus, est toujours pratique pour recevoir un avis de paiement. Seulement la contrôleuse n’entendait guère l’anglais. Et il ne se sentait pas d’épeler son adresse londonienne. Il tenta donc de proposer son adresse de Paris. Là encore, la contrôleuse, en pure Suisse allemande, ne saisit pas un traître mot. Seulement, il fallait bien qu’elle note une adresse dans son calepin. Le Chapelier, dans son désir de rendre service et accessoirement de se rendre service, lui indiqua qu’il avait aussi une adresse allemande, berlinoise pour être précis. Un sourire passa sur le visage de son amie la contrôleuse. Faire sourire une Suisse allemande en lui parlant de l’Allemagne : un exploit qu’il convient de souligner.

 

Ce fut alors au tour du Chapelier d’avoir une petite surprise. La contrôleuse se mit en devoir de lui rembourser le supplément qu’il avait, semblait-il, payé en prenant son billet. C’était la première fois et sans doute la dernière qu’il se faisait rembourser de l’argent par un contrôleur dans un train. Chère SBB, tu mérites bien ta réputation ! Arrêtons-nous un instant pour rendre hommage à l’affabilité et au professionnalisme de cette contrôleuse. Le Chapelier a peut-être la dent dure, mais il sait reconnaître le travail bien fait. Surtout quand on lui rembourse une partie de son billet. Il passa le reste de son voyage à discuter avec les trois Suisses allemands assis à sa table. Evidemment, et cela il l’avait prévu, avec trois adresses dans trois capitales européennes, et l’air d’importance d’un professeur qui se rend à une conférence de l’université de Sankt Gallen, le Chapelier passait presque pour un compatriote.

 

 

A suivre...



[3] Le Chapelier se mettrait-il à la vulgarité version sms ? Rassurez-vous. Les alentours de Zürich comportent beaucoup de villes qui finissent par le suffixe –kon. Si le Chapelier avait pris le train suivant, il aurait du passer en autres par Wetzikon, Bubikon et Schmerikon au lieu des « wils » Wil, Uzwil et Flawil. Précisons que le « w » se prononce « v » en allemand, sinon l’homonymie, qui n’est déjà pas très fine, est caduque.

[4] « Mieux vaut une mauvaise excuse que pas d’excuse du tout » et « mieux vaux ne pas s’excuser que de donner une mauvaise excuse ».

[5] Les Suisses allemands utilisent l’allemand tel qu’on le parle en Allemagne, le Hochdeutsch, pour communiquer avec les germanophones, mais la langue qu’ils parlent spontanément est le suisse allemand ou Schwitzerdütsch.

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21 août 2009 5 21 /08 /août /2009 20:40

 

 



 

 

 

 

"C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère

C'est qu'on veut sortir de sa sphère

C'est que... C'est que... Je ne finirai pas."

 

Claris de Florian



 

 


A peine savais-je parler et avant même que je sache lire, ma mère me lisait des poèmes. Je me souviens de La Carpe et les Carpillons de Claris de Florian, de La Grenouille bleue, de Paul Fort, du Givre, de Maurice Carême, et de tant d’autres textes qui, pour moi, ne ressemblaient à aucun autre. Etais-je sensible à la beauté ? Pouvais-je saisir les nuances ? Je crois que je pressentais simplement des mondes endormis. Ce qui me plaisait le plus était de voir le plaisir que ma mère éprouvait à lire ces poèmes. C'est son amour de la poésie et de la musique qui nourrissait  ces  moments uniques, que pour rien au monde je n’eus laissé passer. Le ton de sa voix mélangé aux sonorités étranges des textes inconnus faisait naîre des images et des sentiments d’une richesse exceptionnelle. Des sentiments tels que l’on ne peut les éprouver que durant la petite-enfance...

 

Je revois un espace concentré, sombre, mais d’une obscurité comme je les aime, enveloppante et protectrice. Cette obscurité que l’on est heureux de retrouver chez soi quand l’orage gronde au dehors. Je revois le livre et les pages où je me demandais s’il fallait lire les espaces noircis par l’encre ou les espaces laissés blancs[1]. Nous commencions par La Carpe et les Carpillons. Une rivière débordait de son lit et les carpes grisées suivaient les flots. Il n'y avait que cette vieille carpe sage, que j’eusse volontiers écoutée, pour dire : « Prenez garde mes fils, côtoyez moins le bord, suivez le fond de la rivière ; craigniez la ligne meurtrière». Je la voyais dans les tons rouges et ocre, avec de grosses écailles et des yeux vitreux. Et ces imbéciles de carpillons qui criaillaient : « Ah ! Ah ! […] Qu’en dis-tu carpe radoteuse ? ». J’ai toujours aimé le mot « carpillon », pour moi, les carpillons étaient de mignonnes petites choses. Je les voyais bondir joyeux et insouciants dans l’eau débordée. Mais bien vite, je m’indignais de leur manque de respect. Trop bien élevé, trop raisonnable cet enfant, direz-vous. Et Dieu sait que vous aurez raison. J’ignore comment on peut à deux ans préférer la vielle carpe aux frétillants carpillons, mais les enfants ont un esprit très logique. Or « les carpillons demeurèrent bientôt ils furent pris et frits ». Pour moi, cela ne faisait pas un pli, je me promettais de ne pas finir comme ces petits ignorants. « C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère », si ma mère avait voulu me rendre sage, elle n’aurait pu choisir mieux.

 

Nous laissions donc les carpillons se noyer et la vieille carpe désabusée leur survivre, et nous passions à La Grenouille bleue. J’aimais la grenouille bleue qui se dérobait aux regards, elle était discrète et je la comprenais. On la cherchait, et pour moi, elle était cachée dans une grande aquarelle aux couleurs diluées. « Un vrai saphir à pattes », je voyais très bien ces petites pattes mignonnes et frêles. Et le poème avait cette jolie chute : « Complice du beau temps, amante du ciel pur, elle était verte, mais réfléchissait l’azur ». Là, seuls les sons me parlaient, mais c’était bien assez, c’était la chanson de la grenouille bleue.

 

Alors, nous arrivions à un poème de Maurice Carême, Le Givre. Celui-ci avait clairement la préférence de ma mère. A vrai dire, c’était celui que j’aimais le moins. Peut-être le comprenais-je moins bien ? Mais encore une fois, pour rien au monde je ne le lui aurais dit quoi que ce soit. Il parait que j’ai parlé exceptionnellement tôt, apparemment j'ai aussi su me taire de bonne heure. D’ailleurs, elle répétait souvent : « la parole est d’argent, le silence est d’or». Je me contentais donc d’écouter la voix d’argent de ma mère dire « les tremblants animaux que le givre a fait naître la nuit sur [la] fenêtre ».


 

 



[1] Vaste sujet bien moins innocent qu’il y parait... Et qui mériterait bien que je m'y penche de plus près.

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12 août 2009 3 12 /08 /août /2009 23:40


A K.-L. K. en remerciement de tout ce qui a été

"O comfortable friar! Where is my lord?
I do remember well where I should be,
and there I am. Where is my Romeo?"

William Shakespeare, Romeo and Juliet




Toujours calme et si discret,
Mais que de charmes cachés
Avait cet homme secret !
Certains jours il semblait sourire
D’autres être triste à en mourir,

Il aimait à rire et donnait volontiers
Mais se réservait
Car chaque trait l’atteignait.
Il descendait dans la fosse
Pour faire naître la beauté

Fragile avant qu’elle ne fausse,
Il faisait lever des tempêtes
Sur les mers agitées
Et on l’appelait Homère ressuscité
Mais qui partageait
 
Les tourments de son esprit ?
Son père le savait qui disait aussi:
Quelle tristesse cet enfant si doué !
L’ais-je vraiment connu ?
Je ne sais plus…
 
Entre nous, il y aura toujours
Cet entre-deux,
Talent et insignifiant,
Pourtant je sais qu’un jour
Nous étions agenouillés tous deux
 
Au pied d’un même autel
Et nous avons adoré la beauté,
Chéri l’art et la passion cruelle,
Dérobés au monde
Et à son flot immonde
 
D’âmes qui ne ressentent
Que la pointe du couteau.
Il faut fouetter le troupeau
Pour qu’il avance lourdement ;
Nous courrions loin devant.


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10 août 2009 1 10 /08 /août /2009 23:47

 

 

 A K. en souvenir de ce qui n'a pas été

 

« Elle garda le portrait et renvoya les diamants. »


Hortense de Beauharnais, Mémoires (I, 207)

 

 

 

 

Il porte aux lèvres

Ce pâle trait de rêve

Qu’ont les âmes exilées,

Trop belles pour être aimées.

Certains jours, il semble me sourire,

 

D’autres, être triste à en mourir.

Est-ce le portait vivant

Du changement permanent,

Ou le portrait figeant

Cette âme changeante ?

 

Car je n’ai de lui qu’un portrait,

Ses traits fixés pour l’éternité.

J’y vois mille caresses aimantes,

J’y entends mille symphonies,

Aux accents tourmentés,

 

Et je pleure toujours à la note si.

Tant de nuances traversent l’onde

De ses yeux gris bleutés, couleur profonde,

Aux coins de sa bouche délicate,

Se pose l’amertume d’un soupir,

 

Peut-être un faible sourire,

Qui un pour instant éclaire

Le miroir de son air figé

J’ai alors le souvenir

De ce qui n’a pas été

 

Image flottante du passé

Qui inspire et qu’importe

Que mon songe expire

Car à cet instant je sais

Comment je l’eusse aimé.

 

 

 

Schubert, Andantino de la Sonate en la majeur (D959, posthume)

 

 

 


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9 août 2009 7 09 /08 /août /2009 18:24





Alice au Pays des Merveilles, classique du livre pour enfant s’il en est, a l’avantage d’introduire un certain nombre d’éléments de mathématiques et de logique. Cela n’est guère étonnant si l’on considère que son auteur Lewis Carroll (1832-1898) était avant tout un mathématicien. Comme le Chapelier fou est pour quelque raison obscure, cher à mon cœur, je me propose d’expliciter brièvement ici le fameux « non-anniversaire » en tant qu’il renvoi aux théories des mathématiques probabilistes. L’explication ne fait appel qu’à des concepts et à des exemples extrêmement simples que toute personne qui a un temps soit peu étudié les mathématiques connaît et que toute personne douée de bon sens peut comprendre aisément, sans rien connaître à ces mêmes mathématiques.


Le non-anniversaire et la notion d’ensembles complémentaires


Le non-anniversaire désigne tous les jours qui ne sont pas le jour anniversaire. Ce qui correspond en mathématiques probabilistes au « complémentaire » de l’anniversaire dans l’ensemble « tous les jours de l’année ». On a clairement en effet, comme l’explique le Chapelier fou à Alice :

365 jours de l’année = 364 jours de non-anniversaire + 1 jour anniversaire


Les ensembles complémentaires dans la théorie des ensembles


Le mot « complémentaire » n’a de sens que dans un ensemble donné. Car, sur un autre ensemble que « tous les jours de l’année », le complémentaire de « jour anniversaire » peut être différent.

Par exemple, dans l’ensemble « meilleurs jours de l’année » le complémentaire de « jour anniversaire » sera l’ensemble des « journées heureuses » sauf le « jour anniversaire ». Cet ensemble complémentaire comptera par exemple les journées de vacances et les journées où l’on a fêté un succès. Ce qui représentera peut être 10 journées, peut-être 15, peut-être plus, peut-être moins. En tout cas, pas nécessairement 364 journées comme le complémentaire de « jour anniversaire » dans l’univers « jours de l’année ».

Si jamais le complémentaire de « jour anniversaire » dans l’ensemble « jours de l’année » était le même que dans l’ensemble « journées heureuses », qu’est-ce que cela signifierait ? Cela signifierait que nous avons eu une année très heureuse où « meilleurs jours de l’année » = « tous les jours de l’année ».


Intérêt en probabilités

Mais quel est l’intérêt du complémentaire ? Pourquoi le non-anniveraise peut-il être utile ? L’utilité intervient dans le cadre des probabilités.
Rappelons que la probabilité d’un événement simple est une fraction :

P (un événement) = (Nombre possibilités correspondant à l’évènement)/ (L’ensemble des possibles)

Par exemple : quelle est la probabilité, si je choisis au hasard un jour de l’année dans le calendrier (en suposant qu'il y ait exactement 365 jours dans l'année), de tomber sur votre anniversaire ?

P (choisir le bon jour) = (1 jour anniversaire « gagnant »)/ (365 jours possibles parmi lesquels je peux choisir)
C'est-à-dire que la probabilité p de l’événement mentionné est de 1/365.

Maintenant, quelle est la probabilité que je me trompe, que je perde en tirant un jour qui n’est pas votre anniversaire ?

Il y a deux façons de voire les choses et de résoudre le "problème":

- Par le dénombrement de l’ensemble

P (choisir le mauvais jour) = (Nombre de jours perdants à tirer)/ (365 jours possibles parmi lesquels je peux choisir)

Bien sûr, on dénombre facilement l’ensemble des « jours perdants », qui sont au nombre de 364, puisqu’on a qu’un seul jour anniversaire dans une année. Et donc bien sûr, la probabilité p de se tromper est de 364/365.
Remarquez que l’on a pris le complémentaire de l’évènement « choisir le bon jour » en d’autres termes « choisir le jour anniversaire » qui est « choisir le mauvais jour » en d’autre termes « choisir n’importe quel jour mais pas le jour anniversaire ». On a dénombré l’ensemble « n’importe quel jour mais pas le jour anniversaire » instinctivement en faisant « 365 jours – 1 jour = 364 jours » et on a divisé par le nombre de jours parmi lesquels on pouvait choisir soit 365 afin d’obtenir la probabilité.

La théorie généralise la démarche intuitive en disant que pour dénombrer un ensemble non-A complémentaire de A dans l’ensemble B, il suffit de dénombrer B et A et de soustraire car : A + non-A = B

- Directement en termes de probabilités

On peut suivre la même démarche plus rapidement en disant d’emblée que comme A + non-A = B,

p (A) + p (non-A) = p (B)

En effet, p (A) est la probabilité de l’évènement A, c'est-à-dire (le nombre de éléments de A) / (l’ensemble des possibles B). Avec l’exemple, on a (nombre de jours gagnants)/ (365 jours possibles parmi lesquels je peux choisir). De même p (non-A) est la probabilité de l’évènement non-A, c'est-à-dire (le nombre de éléments de non-A) / (l’ensemble des possibles B). Soit (nombre de jours perdants)/ (365 jours possibles parmi lesquels je peux choisir). Quand à p (B), c’est (le nombre des éléments de B) / (l’ensemble des possibles B) soit (nombre de jours de l’année)/ (365 jours possibles parmi lesquels je peux choisir). On voit aisément que p(B) = 1, avec l’exemple, p(B) = 365/365.

On a donc : p(A) + p(non-A) = 1

Nous voulons p (non-A), on voit que d’après l’équation : p (non-A) = 1 – p(A)

Donc si l’on a calculé p(A), on a directement p(non-A).  Dans l’exemple, on aurait : p (jour perdant) = 1- (1/365) = (364/365)

Ainsi, en mathématiques, si l’on ne peut dénombrer A ou non-A, il faut s’intéresser au complémentaire dans l’univers des possibles.

Exemple : J’ai un paquet de 32 cartes, j’y tire une carte au hasard, quelle est la probabilité que cette carte soit de valeur inférieure ou égale à de la dame ?

Il y a plus de cartes au-dessous qu’au-dessus de la dame en valeur. On a donc avantage à dénombrer les cartes au-dessus, c'est-à-dire à étudier l’événement contraire : probabilité que la carte soit de valeur strictement supérieure à la dame. Le roi, et l’as sont strictement supérieurs, sachant qu’il y a 4 cartes de chaque sorte dans un paquet de 32 cartes, le paquet comporte 8 cartes de valeur strictement supérieure à la dame (4 rois et 4 as).
1 – p(non-A) = p (A) donne ici : p = 1 – (8/32)= 24/32 = 3/4 On a donc 75% de chances de tomber sur une carte de valeur inférieure ou égale à la dame.

The Mad Hatter.
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8 août 2009 6 08 /08 /août /2009 13:13







A mon ami Gustave, en toute amitié





Gustave de V. milite activement pour le rétablissement du duel d’honneur. Je précise qu’il organise aussi des duels avec ses virils amis, avis aux intéressés. Découvrons-donc  ses brillants arguments pour nous convaincre que tout homme qui se respecte devrait le soutenir.

 

 

« Pour ce que le combat singulier, d'homme à homme, a d'héroïque,

 

Cela commence bien, avec panache et style. Juste un peu poussiéreux peut-être : les mœurs se relâchent mon petit Gustave, tu peux aussi retrouver tes amis d’homme à homme dans un lit pour ce que cela a d’érotique.


Pour ce que le conformisme, la lâcheté et la couardise ont de méprisable,

 

On pourrait peut-être rassembler les « lâches », les « couards » et les « conformes » et s’en occuper à la Pol Pot, comme cela, il ne resterait plus que le vivier des hommes d’honneur. Seulement il faut bien des « méprisables » pour fabriquer nos épées…


Pour ce que le panache se raréfie,

 

J’ai d’ailleurs rejoint le comité de défense du casoar.


Pour ce que le combat, le danger et la souffrance forgent un homme plus sûrement que les boîtes de nuit, le consumérisme et le renoncement,

 

Consumérisme et renoncement, super market shopper et moine ascétique : même (non-)combat ! Remarquez, pourquoi pas, faisons sortir ces « renonçants » de leurs couvents et qu’ils se battent ! Mais, je suis très mauvaise langue, tu voulais parler de ceux qui renoncent à se battre et à promouvoir leurs idées.  C’est quand même ce qui s’appelle se tirer une balle dans le pied… Et puisque tu es pour le rétablissement du duel au pistolet, je te souhaite bon courage, mais je ne m’inquiète pas trop, comme tu le dis si bien, la souffrance forge un homme!

 

La plupart des gens se battent nolens volens au cours d’une guerre, pour éviter à leurs enfants plus tard d’avoir à le faire. Quelle erreur ! Il faut leur souhaiter beaucoup de guerres ! « Le combat, le danger et la souffrance», voila ce qu’il faut pour façonner un homme. Il suffit de faire la queue devant chez le prothésiste avec un vétéran d’Irak pour le constater. Etrangement, ces vétérans ne sont pas reconnaissants et disent de temps en temps à leur psychiatre qu’ils ont du mal à être des hommes avec quelques membres en moins… Ils n’ont manifestement pas compris l’honneur et la chance qu’ils ont eus.


Pour ce que le mépris de la mort a de noble et de grandiose,

 

Laissons ici la parole à un homme qui savait de quoi il parlait, j’ai nommé Antoine de Saint-Exupéry : « On vante [le] mépris de la mort. Je me moque bien du mépris de la mort. S'il ne tire pas ses racines d'une responsabilité acceptée, il n'est que signe de pauvreté ou d'excès de jeunesse». Je t’assure, Gustave, que son livre, Terre des hommes, est assez viril pour toi.

Pour ce qu'un homme mettant sa vie en jeu est d'autant plus grand que le prétexte en est petit,

 

C’est clair, je dis d’ailleurs : quand on a une bonne raison de mettre sa vie en jeu, attendons-en une mauvaise, ce sera plus noble !

Seulement, je me permets ici un petit rappel technique : il faut songer à cette loi stupide qui punit la « non-assistance » à personne en danger. En effet, si je vois un enfant qui se noie, pourquoi me précipiter à risquer ma vie? Dans quelques minutes, quelqu’un oubliera de me tenir la porte et j’aurai là le duel du siècle !


Pour ce que, du combat d'Achille triomphant d'Hector à Cyrano de Bergerac ridiculisant le vicomte de Valvert, les plus grands héros de littérature et de poésie étaient fameux duellistes,

Pour les traits d'esprits à ces occasions (Sainte-Beuve gardant son parapluie, disant qu'il voulait bien être tué, mais pas mouillé),

 

Comme c'est épique cher Gustave! Et comme c'est vrai, d’ailleurs d’Hamlet à Othello, les plus grands héros de la littérature et de la poésie sont de fameux suicidés. Et quelles belles déclarations ils ont faites à l’occasion ! Vive le suicide et les traits d’esprits prononcés à ses occasions (dommage qu’il y ait en général peu de personnes pour les entendre)!


Pour ce qu'un bon coup d'épée ferait gagner du temps que l'on perd à tenter d'expliquer les choses aux médiocres et aux bornés,

 

Encore une fois, c’est limpide, tu as bien raison. Tu mets ainsi tes pas dans ceux des grands hommes de l’histoire : les membres du Comité de Salut Public, Lénine, Staline, Hitler, Pol Pot... Seulement, il n’y a pas qu’un bon coup d’épée pour cela, tu conviendras avec moi qu’une bonne chambre à gaz est plus efficace. Mais, tu es de la vieille école, tu veux avoir le plaisir et l’honneur de les passer un par uns au fil de l’épée. Attention quand même à ne pas trop salir ton habit, ta maman aura bien du travail sinon, la pauvre.


Pour ce que cela nous permettrait d'occire de sujets de la perfide Albion sans avoir maille à partir avec la justice,

 

Ca y est ! Tu as réussi caser « la perfide Albion », pour un peu tu serais presque poète.


Pour ce qu'à vivre pour rien, il est préférable de mourir pour quelque chose, 

 

Exactement. Je pense qu’on devrait écrire cela au fronton de toutes les unités de soins palliatifs. Ce serait particulièrement pertinent au département pédiatrie, il faut instruire les enfants !

Parce que feu Volkoff faisait partie de l'association pour le rétablissement du duel,
Parce que Bernard Lugan en fait toujours partie,


Nous souhaitons et espérons le rétablissement du duel d'honneur dans la législation française, qu'il soit à l'épée ou au pistolet. »

 

Et bien je suis pour ! Comme cela tous les gens « d’honneur » feront la preuve de leur courage et de leur abnégation. Non seulement ils risqueront, mais ils perdront leur vie. Et il n’y aura que ce pleurnichard de Saint-Exupéry qui ressentira « en face de cette triste parade une impression non de noblesse, mais de misère ».

 

Si après cela vous n’êtes pas convaincus que Gustave est un homme d’honneur, qui a une grande expérience de la souffrance, qui respecte la vie humaine et se souvient que tout le monde n’a pas la chance de pouvoir jouer sa vie sur un petit prétexte, c’est que vous méritez qu’il vous passe au fil de l’épée !

 


Signé: Le Chapelier fou

 

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8 août 2009 6 08 /08 /août /2009 12:21

 

 

 

 


A mes défunts amis
Serigu (Celibidache), Carlos (Kleiber) et
Karli le sac à pommes de terre (Karl Böhm) ( photo)

 


 



Si l’on en croit le Marquis de Vauvenargues, « c’est un grand signe de médiocrité que de louer toujours modérément ». Le chef d’orchestre Sergiu Celibidache est passé très loin de cet écueil, puisque lui, comme nous alons le voir, préférait louer immodérément. Le maestro a beaucoup étudié : théorie musicale, musicologie, philosophie, phénoménologie, bouddhisme zen, il n’a rien laissé de côté. Et en bon maître zen, il dispensait ses enseignements exclusivement par oral. En revanche, ses colères ainsi que ses remarques faites à ses jeunes élèves étaient nettement moins zen. « Poses-tu toujours des questions aussi stupides ?»  « Pourquoi est-ce que tu es en retard [sur l’orchestre], tu as des rhumatismes ? » « Est-ce que tu joues [du triangle] avec une cuillère à soupe ?» C’est le bouddhisme à l’occidentale je suppose. Lorsque l'on dit théorie musicale et philosophie, on pense immédiatement à Theodor Adorno. Et c’est là qu’on découvre que Celibidache a un goût du superlatif comme même Vauvenargues n’en pourrait point rêver. Adorno est en effet selon Sergiu « le plus grand bavard de l’histoire de l’humanité»[1]. Celibidache le philosophe n’a rien écrit par pure bonté pour ce pauvre Adorno. Comprenez, il ne voulait pas lui faire de concurrence en matière de bavardage. Seulement, il a juste oublié qu’il devait aussi se taire et a donc majestueusement détrôné Theodor. Cela partait tout de même d’un bon sentiment, on voit à quel point Sergiu est charitable.


On gagne beaucoup à lire les gentillesses que le chef roumain a écrites sur ses contemporains. A commencer par le fameux Herbert von Karajan, le « petit K » méprisé par Wilhelm Furtwängler. Est-ce par fidélité à son maître Furtwängler, qu’il remplaça un temps à la tête du Berliner Philharmoniker, que Celibidache déteste Karajan ? Les mauvaises langues murmurent que le fait que l’orchestre lui a préféré ce même Karajan à la mort de Furtwängler aurait pu contribuer à cette fidélité à l’acrimonie du maître. J’entends d’ailleurs La Rochefoucauld me susurrer à l’oreille que « la vertu n’irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie ». Que penser donc de Karajan ?  Horriblement mauvais comme chef d’orchestre, nettement meilleur comme homme d’affaires[2]. Au moins Celibidache lui reconnaît le mérite d’avoir eu un grand sens des affaires. Mais pour être honnête, moi qui connais un certain nombre d’hommes d’affaires, je n’en n’ai encore jamais entendu un seul diriger la cinquième comme le petit K. Ne vous inquiétez pas, Hans Knappertsbusch a eu droit à pire : il est « un scandale », « anti-musical comme c’est pas permis » [3]. Pour un chef d’orchestre, c’est problématique. En plus, lui n’a même pas eu la chance d’avoir le sens des affaires, je me demande donc comment il a gagné sa vie.


D’un autre côté, Knappertsbusch peut bien être « un scandale », puisqu’Arturo Toscanini, qui est souvent considéré comme le plus grand  chef du XXème siècle, s’avère être « une pure usine à faire des notes »[4]. Au moins, Arturo « fabrique » de la musique. Certes il s'agit de musique industrielle, mais on voit  tout de même que Celibidache était conscient de sa valeur, comme d’ailleurs,de la sienne propre, on s’en rend aisément compte. En revanche, je trouve à cette « pure usine à faire des notes » une sonorité quelque peu germanique. Toscanini, cela ne sonne pourtant pas comme « Fabrik », ni comme « arbeiten »[5]. Mais, si je me laisse guider par le maestro Celibidache, je dirais que cela sonne tout de même comme un produit d’usine, Ferrari peut-être? De là à dire que Toscanini est la Ferrari de la direction d’orchestre, il n’y a qu’un pas. D’autant que si Arturo l’Italien est une Ferrari, Sergiu, le Roumain, doit être un char à bœuf, ou peut-être une Trabant, deux véhicules qui allient souplesse et légèreté. Ricardo Muti, un autre Italien, a plus de chance puisqu’il est « doué », seulement, il est aussi « profondément inculte » [6]. Pourtant la province de Naples, dont il est natif, ne manque pas de terres arables. Cela reste mieux que Claudio Abbado qui est quant à lui « dépourvu de la plus infime once de talent » et dont la musique est « une torture »[7] pour les oreilles. Celibidache, qui, à en juger par sa corpulence, se privait rarement de nourriture, affirme même qu’il peut « survivre à trois semaines sans manger » mais pas à « trois heures d’un [concert d’Abbado] » sous peine d’infarctus. Il est donc clair qu’il ne digérait pas la cuisine du chef Abbado[8]. Mais on lui pardonne, il ne connaissait  pas la techtonik, autrement il aurait compris que la musique de Claudio ne saurait être la cause d’infarctus la plus radicalement efficace.


On pourrait du coup penser que Celibidache avait quelque chose contre les Italiens comme Abbado et les Allemands comme Karajan. Mais, être allemand ou italien serait toujours plus appréciable que la condition de Leonard Bernstein et Zubin Mehta qui sont pour ainsi dire rayés de la carte, puisqu’ils « n’existent pas dans [le]  monde [du maestro] »[9]. Je réserve le meilleur pour la fin, in cauda venenum ou last but not least, selon que l’on voit le verre à moitié vide ou à moitié plein. Il reste en effet un Allemand, qui n’est autre que le très digne Karl Böhm, lui aussi chef estimé s’il en est, qui n’est en réalité qu’un vulgaire « sac à pommes de terre »[10]. Je me demande comment dirige un sac à pommes de terres ? Heureusement que, pour m’éclairer, Sergiu rajoute qu’il « ne dirige pas en mesure ». Sergiu, homme de mesure aux propos mesurés sait manifestement de quoi il parle. Il faudra donc que je regarde plus attentivement Karli quand il est au pupitre. Mais je n’en reviens pas d’avoir manqué cela! Quand même, prendre de la toile de jute pour un habit de soirée, j’ai beau ne pas avoir mes lunettes… Du coup, je me dis que je devrais aussi regarder Celibidache de plus près, qui sait, peut-être que je verrai un énorme phacochère en rut ?


Il se trouve qu’un certain Carlos Kleiber, chef d’une discrétion et d’une sensibilité légendaires a lui aussi beaucoup aimé les réflexions du maestro Celibidache rassemblées par l’hebdomadaire der Spiegel dans un article de 1989. A tel point que, lui qui n’a jamais donné d’interview et qui s’exprimait avec une parcimonie béotienne en public, a envoyé une lettre « anonyme » au journal. Lettre dans la quelle il explique au nom du défunt Toscanini à quel point il apprécie la sagesse de Sergiu. Je me propose de traduire ici cette lettre fort plaisante. Et  je m'excuse par avance  pour toutes ces notes (de bas de page hélas, et non pas de musique, j’en serais bien incapable).

 


Cher Sergiu !


Nous avons eu de tes nouvelles par le Spiegel. Franchement, tu commences à nous taper sur les nerfs, mais, nous te pardonnons. Il faut dire que nous n’avons plus grand’ chose d’autre à faire, ici, vois-tu, il est de bon ton de pardonner. Karli le sac à pomme de terre[11] avait bien quelques objections à formuler, mais comme Kna[12] et moi l’avons raisonné et l’avons assuré qu’il avait bien l’oreille musicale, il a fini par arrêter de se lamenter.


Wilhelm[13] nous a soutenu mordicus qu’il n’avait jamais entendu parler de toi. Joseph, Wolfgang Amadeus, Ludwig, Johannes et Anton[14] ont dit qu’ils préféraient que les deuxièmes violons soient sur le côté droit de l’orchestre et que tous tes tempos étaient faux[15]. Mais à vrai dire, ils s’en fichent royalement, c’est ton affaire. De toute façon, là-haut, on n’a pas le droit de parler affaires. Le Boss l’interdit.


Un vieux maître zen, qui habite juste à côté, a dit que tu as compris le bouddhisme zen complètement de travers[16]. Bruno[17]a failli s’étrangler de rire en lisant tes remarques. Je le soupçonne d’approuver secrètement tes jugements sur Karli et sur ma personne. Peut-être que, pour changer, tu pourrais dire quelque méchanceté sur son compte, parce que là, il se sent vraiment exclu ?


Je suis désolé de devoir te dire ceci, mais là-haut, ils sont tous fous d’Herbert[18], les chefs d’orchestre sont peut-être même un tant soit peu un peu jaloux. Nous avons grand’ peine à contenir notre impatience de pouvoir l’accueillir parmi nous dans une quinzaine, voire une vingtaine d’années. Seulement quel dommage : tu ne seras pas là pour voir cela ! Mais on dit qu’à l’endroit où tu iras, on cuisine beaucoup mieux[19] et que là-bas, les orchestres répètent à l’infini[20]. Ils font même quelques petites fautes exprès pour que tu puisses passer l’éternité à les corriger.


Je suis certain que tu vas te plaire là-bas plaire Sergiu ! Chez nous, là-haut, les anges lisent directement dans les yeux des compositeurs, et nous chefs d’orchestre avons simplement besoin d’écouter. Dieu seul sait comment j’ai bien pu me retrouver là.


Arturo qui te souhaite en toute amitié tout le plaisir du monde.

 

Merci cher Arturo, comme l’écrivait Cioran, un compatriote de Sergiu, « le plus grand malheur pour un artiste, c’est d’être compris de son vivant ».  Ne crois-tu pas que le maestro s’est préparé des délices éternels car il n’aura été compréhensible, je veux dire « compris », ni de son vivant, ni après sa mort ?

 

 

Signé: Le Chapelier fou

 


Original de la lettre à Sergiu :


Lieber Sergiu!


Wir haben im SPIEGEL von Dir gelesen. Du nervst, aber wir vergeben Dir. Es bleibt uns nichts anderes übrig: Vergeben gehört hier zum guten Ton. Kartoffelsack-Karli erhob einige Einwände, aber als Kna und ich ihm gut zugeredet und ihm versichert haben, daß er musikalisch sei, hörte er auf zu lamentieren.


Wilhelm behauptet jetzt plötzlich steif und fest, daß er Deinen Namen noch nie gehört hat. Papa Joseph, Wolfgang Amadeus, Ludwig, Johannes und An ton sagen, daß ihnen die zweiten Violinen auf der rechten Seite lieber und daß Deine Tempi alle falsch sind. Aber eigentlich kümmern sie sich einen Dreck drum. Hier oben darf man sich sowieso nicht um Dreck kümmern. Der Boss will es nicht.


Ein alter Meister des Zen, der gleich nebenan wohnt, sagt, daß Du den Zen-Buddhismus total falsch verstanden hast. Bruno hat sich über Deine Bemerkungen halb krankgelacht. Ich habe den Verdacht, daß er Dein Urteil über mich und  Karli insgeheim teilt.  Vielleicht könntest Du zur Abwechslung mal auch was Gemeines über ihn sagen, er fühlt sich sonst so ausgeschlossen.


Es tut mir leid, Dir das sagen zu müssen, aber hier oben sind alle ganz verrückt nach Herbert, ja die Dirigenten sind sogar ein klein bißchen eifersüchtig auf ihn. Wir können es kaum erwarten, ihn in etwa fünfzehn bis zwanzig Jahren hier herzlich willkommen zu heißen. Schade, daß Du dann nicht dabei sein kannst. Aber man sagt, daß dort, wo Du hinkommst, viel besser gekocht wird und daß die Orchester dort unten endlos proben. Sie machen sogar absichtlich kleine Fehler, damit Du sie bis in alle Ewigkeit korrigieren kannst.


Ich bin sicher, daß Dir das gefallen wird, Sergiu. Hier oben lesen die Engel alles direkt von den Augen der Komponisten ab, wir Dirigenten brauchen nur zuzuhören. Nur Gott weiß, wie ich hierher gekommen bin.


Viel Spaß wünscht Dir in aller Liebe Arturo.

 


Sources


Malte Fisher, Jens (2007), Carlos Kleiber, Der skrupulöse Exzentriker, Wallstein Verlag.

Umbach, Klaus (1989), „Sergiu Celibidache, Potpourri der Flegeleien“, Der Spiegel, Nr.16. (URL: http://www.hiller-musik.de/celiumbach2.htm)

Werner, Alexander (2008), Carlos Kleiber, eine Biographie, Die Legendäre: langsamer Rückzug, Tokyo/München 1989/1992: Konversation mit Celibidache, Schott Verlag, p. 449-453.



[1] Adorno : „der größte Schwätzer der Weltgeschichte" . Cette citation comme les suivante est extraite de Umbach, Klaus (1989), „Sergiu Celibidache, Potpourri der Flegeleien“, Der Spiegel, Nr. 16.

[2] Karajan : „ Schrecklich. Entweder ist er ein guter Geschäftsmann, oder er kann nicht hören.“

[3] Hans Knappertsbusch : „ein Skandal“, „Unmusik bis dorthinaus“.

[4] Arturo Toscanini : „eine reine Notenfabrik“.

[5] Les mots allemands pour « usine » et « travail ».

[6] Riccardo Muti : „begabt, aber ein enormer Ignorant“.

[7] Claudio Abbado :  „Ein völlig unbegabter Mensch. Eine Qual. Drei Wochen ohne Essen würde ich überleben. Drei Stunden in seinem Konzert – Herzinfarkt “.

[8] Il est impossible de jouer sur le mot chef en allemand ni en anglais, le mot « chef d’orchestre » se disant respectivement « Dirigent » et « conductor ».

[9] Leonard Bernstein et Zubin Mehta : „kommen in meiner Welt nicht vor“.

[10] Karl Böhm  : „Kartoffelsack“, dirigierte „noch keinen einzigen Takt Musik in seinem Leben“.

[11] Il s’agit de Karl Böhm.

[12] Hans Knappertsbusch.

[13] Wilhelm Furtwängler, chef que Celibidache tenait en haute estime.

[14] Respectivement Mozart, Beethoven, Brahms et Bruckner.  Notons que Celibidache accordait justement une grande importance à ses interprétations de Bruckner.

[15] Kleiber était connu pour ses tempos rapides, Celibidache au contraire détestait ce qui était « trop » rapide. Il en aurait d’ailleurs fait la remarque à Kleiber lors d’une rencontre fortuite.

[16] Celibidache était, je le rappelle, un adepte de la spiritualité bouddhiste.

[17] Bruno Walter, autre grand chef.

[18] Herbert von Karajan pour lequel Kleiber avait la plus grande estime, estime d’ailleurs tout à fait réciproque.

[19] L’allusion à la cuisine est aussi une métaphore pour désigner l’enfer, par opposition au paradis où sont censés se trouver Arturo Toscanini et les autres grands chefs et compositeurs. C’est peut-être aussi une allusion à la corpulence de Celibidache, ou à cette remarque faite par lui sur Abbado, selon laquelle il pourrait rester trois semaines sans manger mais pas survivre à trois heures de concert dirigé par le chef milanais.

[20] Celibidache était connu pour faire répéter ses orchestres bien plus que les autres chefs. Ceci dit, ni Carlos Kleiber, ni d’ailleurs son père Erich Kleiber, n’étaient en reste quand il s’agissait de demander des répétitions.

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19 juillet 2009 7 19 /07 /juillet /2009 17:14

 

 

 

 

Rien de drôle ici, rien de gai, on sait à quoi s’attendre lorsqu’on regarde un film de Bergman. Mais, il y a toujours cette justesse, cette profonde compréhension de l’humain (des femmes en particulier, diront certains) et cette esthétique si particulière. Voir un Bergman, c’est voir la nature telle qu’elle est, telle qu’on la reçoit en pleine face.  Des pins noirs qui se dressent, un ciel éperdument bleu, un air glacé, une neige immaculée qui brille de la lumière d’un soleil qu’on ne voit pas. Et le silence. Voila la beauté des films de Bergman : le silence des forêts du Jämtland.


Sonate d’automne, en l’occurrence, ne met pas en scène la forêt en hiver, mais à la saison qui précède le grand froid. Une pianiste concertiste de renommée  mondiale, Charlotte (Ingrid Bergman), vient rendre visite à sa fille négligée, Eva (Liv Ullmann), qui vit isolée avec son mari pasteur au bord d’un fjörd. A sa grande horreur, la jeune femme a recueilli sa sœur handicapée (Lena Nyman) qu’elle avait bien vite placée dans une institution. En plus Eva continue de pleurer le fils qu’elle a perdu et le croit toujours présent. Charlotte, qui égoïstement était venu se reposer chez sa fille, le regrette quasi-immédiatement. Il n’est pas évident d’être confrontée aux erreurs du passé lorsqu’on a refusé sa vie durant de les voir, et même pire, lorsque l’on est toujours trait pour trait cette même personne qui les a commises. La douce Eva, qui se faisait une telle joie de revoir sa mère, reçoit comme une profonde blessure l’attitude de celle-ci. Ce n’est qu’une blessure de plus, mais celle-ci la décide à parler, à dire enfin tout ce qui l’oppresse depuis tant d’années. L’automne, la saison qui précède le grand froid. Car, Charlotte préfère fuir au loin et laisser Eva demeurer avec ses fantômes et ses désirs envers une mère qui s’est définitivement fermée à tout sentiment.


C’est le dernier grand rôle d’Ingrid Bergman au cinéma. On a pu lui reprocher dans un film comme Aimez-vous Brahms (Anatole Litvak, 1961) d’être beaucoup trop belle pour incarner une femme sur le déclin en proie aux doutes, elle est ici parfaite dans son rôle. Elle peint magistralement une artiste au sommet de son art, qui se réfugie dans l’égoïsme et la froideur pour fuir sa peur mortelle du passé, de ce qui sort de son ordinaire, de ce qui pourrait la forcer à donner d’elle-même ailleurs que derrière un piano de concert. Liv Ullmann et Lena Nyman incarnent des filles remarquables, la première complètement écrasée par l’image de cette mère si douée et la seconde dans une attente candide d’amour et d’attention. Mais, il y a aussi un homme dans la partie : le très bon Viktor (Halvar Björk), le pasteur, qui aime profondément sa femme et qui a bien conscience qu’il n’en est pas aimé. A vrai dire, il sait qu’il ne la mérite pas, qu’elle a consenti à l’épouser parce qu’elle ne pouvait de toute façon pas aimer. C’est Viktor qui parle le mieux de cette femme, de cette fille délaissée de la grande Charlotte. C’est d’ailleurs lui qui cite ce passage d’un livre qu’elle avait écrit et qui la définit si complètement :


« On doit apprendre à vivre. Je m’y atèle tous les jours. Ce qui me retient le plus, c’est que je ne sais pas qui je suis. J’avance en tâtonnant les yeux fermés. Si quelqu’un m’aime comme je suis, alors seulement j’ose me regarder. »


Bergman filme au scalpel quand tant d’autres y vont au burin… Il a choisi Chopin, pour accompagner Charlotte et Eva, Chopin qui a aimé lui aussi une fille écrasée par sa mère, en la personne de Solange,  fille de George Sand. On a ainsi droit à cette très belle scène où Eva se laisse convaincre de s’asseoir au piano et de jouer pour sa mère le prélude No. 2 en la mineur, et finit debout à recevoir une magistrale leçon d’interprétation. Viktor regarde impuissant sa femme dans son immense désarroi : elle cherchait une mère et se retrouve face à un professeur. Tout est dit.

 

 

 

 

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Published by Marie-Virginie - dans Cinéma
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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 15:08

 

 

Il est un universitaire cher à mon cœur. Il n’est pas connu, il est inventé, il est sorti tout habillé de l’esprit d’un médecin à l’esprit désespérément affûté. Cet homme c’est Nicolaï Stepanovitch, illustre professeur de médecine, conseiller secret qu’on ne consulte plus guère, mari détaché, père agacé de l’insouciance imbécile des ses enfants, et son créateur, je dirais presque « bien-sûr », c’est Anton Tchekhov.

 

Cette nouvelle, Une Banale histoire, je l’ai trouvée en faisant le tour des rayonnages de la librairie Lamartine. A  l’époque, Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski et Tourgueniev me tenaient compagnie tous les soirs, alors que j’aurais dû m’atteler à préparer un concours. Mais j’ai toujours aimé m’accorder ce plaisir subtil de faire quelque chose de parfaitement inutile quand le temps est compté. Donc au lieu de me plonger dans d’utiles révisions, je me distrayais. Tchekhov n’était pas, à vrai dire, mon premier choix. La Mouette, La Cerisaie et Oncle Vania avaient eu raison de moi. Mais il s’agissait d’une nouvelle, j’ai un faible pour les nouvelles qu’on peut lire d’un trait… J’ai parcouru les dernières pages…


«  Où vas-tu ?

- En Crimée... c'est à dire dans le Caucase.

- Ah ? pour longtemps ?

- Je ne sais pas 

Elle se lève et, avec un sourire glacé, sans me regarder, me tend la main.
Je voudrais lui demander : « alors, tu ne seras pas à mon enterrement ? » mais elle ne me regarde pas, sa main est froide, comme morte.... Non, elle ne s'est pas retournée. Sa robe noire m'est apparue une dernière fois, ses pas se sont évanouis... Adieu, mon incomparable ! »

 

« Mon incomparable », pour le coup, cela m’a paru beaucoup moins désespérant que le théâtre, qui a aujourd’hui tant de succès auprès des metteurs en scène. Après tout Tchekhov a d’abord été aimé pour ses nouvelles. Je n’ai pas regretté un instant d’avoir fait la connaissance du professeur Nicolaï Stepanovitch. C’est un sceptique, un cynique, qui critique ceux qui l’entourent, non pas pour constater combien il leur est supérieur, mais plutôt combien il leur est étranger. On a droit à un portrait du jeune doctorant en médecine, du mauvais étudiant qui vient quémander son passage en année supérieure, de l’assistant, aussi animé que les matières mortes qu’il prépare pour les dissections. Nicolaï, qui décidément ne manque rien, se demande opportunément « comment ce biscuit sec dort avec sa femme ». Chaque critique est un coup qui porte, mais c’est aussi un soupir du professeur, qui décidément n’est à sa place nulle part. Sauf chez Katia, jeune orpheline qu’il a recueilli enfant et qu’il a élevé comme sa fille. Personne ne trouve grâce à ses yeux, mais il lui passe tout. Tout l’ennui, mais elle le distrait. Rien ne l’émeut mais elle le ferait pleurer lorsqu’elle évoque ses amours déçues.


Aussi, voila pourquoi je révèle les dernières lignes de la nouvelle. Il ne s’agit pas d’une chute, d’une fin, c’est plutôt un cycle, un éternel recommencement. On peut intercaler ces lignes entre tous les chapitres. Katia et le professeur, ce sont deux âmes qui se sont croisées en une belle et douloureuse ambiguïté. Il est trop tard pour l’un comme pour l’autre, du moins en sont-ils persuadés. Et pourtant, dans l’immense ennui et l’insignifiance de leurs vies, il y a cet « incomparable ».

 

 

 

 

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L'orange Maltaise

  • : L'orange maltaise
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  • : « Il pourrait se trouver, parmi [mes lecteurs] quelqu’un de plus ingénieux ou de plus indulgent, qui prendra en me lisant ma défense contre moi-même. C’est à ce lecteur bienveillant, inconnu et peut-être introuvable, que j’offre le travail que je vais entreprendre. Je lui confie ma cause ; je le remercie d’avance de se charger de la défendre ; elle pourra paraître mauvaise à bien du monde ! » (Mémoires de la Duchesse de Dino, 1831)
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